C’est en voulant chercher Colette, une copine plus ou moins dans la galère, pour nous donner un coup de main et rester quelques jours avec nous que j’ai eu mon accident.
La route était glissante, le camion en face gros et costaud, mon virage peut-être un peu trop grand, puis le choc !
Heureusement, nos vitesses étaient réduites. Le camion et moi ne dépassions pas quinze km à l’heure.
Ma camionnette était définitivement hors service, j’avais éliminé l’assurance tout risque pour faire de stupides économies.
Je ne pouvais plus bouger ma jambe gauche sans hurler de douleur. Les pompiers ont été rapidement sur place, le médecin aussi. Immédiatement, on me transporta à l’hôpital. Une luxation du fémur gauche a été diagnostiquée. J’étais hospitalisé pour une durée minima de quarante cinq jours avec ma jambe en l’air munie de poids. C’était comme dans les films mais moins marrant.
Mary-Tine était déjà avertie. Je ne me rappelle plus comment elle est arrivée, mais elle fut très vite à mon côté. Nous étions effondrés.

- T’en fais pas, je vais m’en sortir. J’ai téléphoné à Colette pour lui dire ce qui est arrivé. Elle sera à la maison demain avec sa fille. Elle va habiter chez nous. Je ne serais pas seule. Occupe-toi de rester tranquille avec les poids. Ne te fais pas de soucis pour les bêtes (notre troupeau de chèvres).  Elle me regardait avec ce sourire anti-douleurs ...
- Je viendrai te voir aussi souvent que je pourrais. Colette est un amour de jeune femme, toujours sur la brèche pour faire plaisir aux autres. Elle n’avait à aucun moment demandé une contrepartie. Elle se disait une amie. Cela lui suffisait. Parfois, je pensais qu’elle se sentait un peu responsable, parce qu’au départ, elle devait venir avec un ami avec son auto. C’était au dernier moment qu’elle nous avait appelés pour demander de venir les chercher, elle et sa fille.

Le Centre Hospitalier se trouvait à presque cinquante km de notre village à Clermont Ferrand. Ma femme avait acheté une autre voiture, une camionnette 2cv anciennement de la poste. Ce genre de véhicule est vendu par les domaines au plus offrant. C’était une occasion en or. Bien que tenue d’ici et là par des morceaux de fils de fer et autres astuces, la bébête démarrait tous les jours et faisait le boulot qu’on lui demandait.
Mary-Tine, malgré sa fatigue, était à mon côté pratiquement tous les jours. Dans la journée, elle assurait la traite, nourrissait les bêtes, fabriquait et vendait les fromages sur les marchés et en livraison chez nos restaurateurs, puis vers dix heures du soir, elle venait m’embrasser pour la nuit. Elle s’asseyait à côté de moi et tombait dans un profond sommeil. C’était souvent l’infirmière de nuit qui la réveillait pour lui expliquer que c’était tard …
Cette situation ne pouvait plus durer. J’en avais parlé avec le médecin pour trouver une solution. Mon seul soin était de rester tranquille allongé sur le dos, ma jambe était retenue en hauteur avec un jeu de poids reliés à un axe qu’on m’avait planté dans le tibia.
Une petite piquouse journalière dans le ventre sous cutanée pour éviter des complications du fait que j’étais allongé sur le dos en permanence. J’ai obtenu que je sois déplacé vers un hôpital proche de notre domicile, certes pas spécialisé en orthopédie, mais suffisamment apte à me recevoir et suivre les consignes du Centre Hospitalier.
Le médecin m’avait dés-attelé de mes poids en prenant soin de ne pas bouger l’axe dans le tibia. Il m’avait prescrit des doses pour la douleur en ambulance.
J’étais accueilli par l’infirmier en chef, le médecin étant en consultation pour l’après-midi. On m’avait posé sur un lit dans une chambre à deux.
Mon voisin avait subi une petite opération et ne devait rester que quelques jours. Il gémissait et ronflait à jouissance. Il a fallu trois heures avant que l’infirmier en chef ait bien voulu s’occuper de moi. Je n’étais toujours pas attelé et j’avais mal.
Mes doses d’antidouleur m’ont été confisquées et transmises à l’infirmerie du service.
Je le vois encore arriver avec son petit carton de poids et de cordes. Il étalait soigneusement les affaires sur le lit pour en étudier de près l’usage. J’ai tenté de le conseiller, puisque je connaissais les méthodes pour avoir observé mes poids pendant des jours. Il me disait de me mêler de ce qui me regarde et de laisser les actes médicaux aux professionnels concernés.
Par deux fois, il se trompa de mesure et de poids, ce qui provoquait des douleurs dans ma hanche et ma jambe. Il me regardait et signifiait de ne pas exagérer. Je le suppliais de vérifier et j’expliquais l’attelage du Centre Hospitalier.
- Ok, me disait-il, c’est possible, et il me détacha à nouveau. Comme c’était aussi le moment du nettoyage de la chambre, il avait demandé à l’agent de service de bien vouloir se placer au pied du lit et de tenir les poids, pour qu’il puisse passer la corde dans les poulies et de les accrocher à l’axe du tibia. Jusqu’à là tout allait bien, sauf que la pauvre femme n’avait rien compris.
Elle continuait à tenir les poids. Jusqu’au moment où un autre individu la bousculait un peu et qu’elle avait lâché les poids. La corde était d’une certaine longueur, et trop courte pour accompagner les poids jusqu’au sol.
Les kilos se sont arrêtés à trente cm du sol. Ma jambe avait subi un choc. Au niveau de l’axe dans le tibia, le sang coulait sur les draps et une douleur indescriptible hurlait dans ma hanche gauche.
Je gueulais sans retenue. Mon bourreau me nettoyait le sang, et en me tapant un peu sur l’épaule, il me disait :
- Ça va passer, ne vous en faites pas, puis il s’éloigna.
Le soir, je n’ai pas été capable de manger, toutes les trente secondes, un choc de douleur tranchait ma jambe jusqu’en haut de la hanche. Mon voisin commençait à en avoir marre et fut à sa demande déplacé dans une autre chambre.
Me voilà seul. On avait augmenté sensiblement les doses d’antidouleurs d’usage. Mary-Tine ne pouvait pas venir ce soir-là, il y avait un problème avec une mise-bas d’une de nos chèvres.
Elle était douée comme sage-femme des caprins et ovins. Malgré les antidouleurs en quantité, la douleur s’accentua. J’ai sonné, hurlé, rien n‘y faisait. Je voyais juste une main passer pour arrêter la sonnerie, que j’enclenchais immédiatement. Plus tard, dans la matinée j’ai eu la visite d’un psy.
Le médecin que j’avais vu quelques secondes était persuadé que j’avais un problème d’alcool. Dans mon sang, ils avaient trouvé des substances alarmantes dans ce sens. Je lui expliquais, :entre deux poussées de douleur, que je ne buvais pas. Que je n’ai jamais été saoul, et que cela n’était pas mon truc. Elle avait pris note et me promettait de transmettre son rapport rapidement au médecin, dans les prochains jours. Elle n’avait pas que moi à s’occuper. Sincèrement, je ne me voyais pas continuer dans cet état. Je devenais fou. Jusqu’à ce que je prenne la carafe d’eau bien pleine et que je la balance de toutes mes forces nourries de mes douleurs contre la fenêtre, qui céda en mille morceaux. C’est étonnant qu’il faille avoir des réactions de violence avant que certains responsables ne réagissent. En un quart d’heure j’avais réuni au chevet de mon lit le sous-infirmier en chef, le médecin, le psy, et surtout le directeur de l’établissement. Ce dernier me signifia que son hôpital ne pouvait pas me garder dans ce contexte, et que même le Centre Hospitalier ne pouvait pas me reprendre.
Ce qui s’avéra totalement faux par la suite. Le directeur me dit qu’en accord avec mon médecin traitant, je serais transporté à domicile, l’hôpital me prêtant un lit et l’attelage, je serais suivi par une infirmière pour les soins. Et en ce qui concerne mon attelage à la maison, nous devions nous en occuper nous mêmes, puisque je savais mieux que son personnel. Le lit fut transporté par une camionnette d’un déménageur, moi par ambulance. On m’avait prescrit des antidouleurs, des anxiogènes et autres pilules pour que je me tienne tranquille. La douleur au bout d’une semaine s’était estompée avec toutes ces doses de cheval que j’avalais. Je restais presque trois semaines chez moi avant d’être à nouveau hospitalisé au Centre Hospitalier. Lors d’un contrôle demandé par mon médecin généraliste, enfin, il a était constaté que j’avais une luxation non réduite depuis trois semaines.
La tête du fémur était en mauvais état. Une opération était de mise pour y planter une vis et serrer tout ça. C’était parti pour encore deux mois au minimum de séjour en hôpital. Mon ami Steph le brocanteur Parisien s’était aussi déplacé pour me rendre visite.
Il était le roi du ramassage des escargots. Avec Mary-Tine. Ils avaient ramassé quelques deux cents escargots dans la matinée. Annie sa compagne n’aimait pas trop les escargots, aussi Mary-Tine et Steph se sont engloutis les deux cents escargots bien beurrés et aillés.

Moi, à l’hôpital j’avais seulement le droit de baver. Quoique, ils avaient bien raison ! C’était aussi la nuit des fromages. Mary-Tine devait livrer le lendemain matin deux cent vingt fromages sous forme de mini-crottins de vingt-cinq grammes chacun.
Notre caillé de lait de chèvres s’égouttait dans les linges pour perdre le petit lait et obtenir la masse consistante qui nous permettait après salage et malaxage de former les mini-crottins à la main. A trois c’était plus rapide. Les fromages étaient « en boîte » au petit matin.
A mon retour à la maison, avec mon handicap, l’élevage de chèvres était sérieusement compromis. Il fallait prendre une décision pour savoir quoi faire. Il était impossible que je reprenne le boulot comme avant. Mary-Tine aurait été obligée de supporter les trois-quarts de boulot dit « pénible ». En plus, notre troupeau était déjà réduit à un strict minimum. L’affaire n’était plus rentable.
Sur conseils de nos amis, j’ai porté plainte. Le médecin chef nia toute responsabilité, il déclara ne pas avoir interprété la cause de mes douleurs dans les analyses de sang, autre qu’un problème d’alcool, bien qu’une deuxième lecture eut donné une autre interprétation.
En effet, certains médicaments que j’avalais avaient fortement déréglé mon foie. J’avais subi une intoxication sévère, similaire aux signes d’abus d’alcool. Le médecin n’avait jamais pendant le séjour dans son hôpital et ceci malgré ma demande, fait appel au service de radiologie, pour faire un diagnostic véritable.
Le directeur avait déclaré que la mise à la porte, l’évacuation prématurée, était un cas de force majeure. Il ne pouvait pas faire autrement. Il excluait sa responsabilité quant au transfert éventuel vers le Centre Hospitalier, puisqu’il se déclara incompétent n’étant pas médecin lui-même. Malgré ces faits avérés, l’affaire était classée sans suite par le procureur.
Colette nous fit part de son désir de partir et de suivre son amoureux. De toute façon, ce n’était pas sérieux de compter tout le temps sur les autres pour nous aider à vivre cette épreuve.