Il faisait chaud et la nuit était claire ; avec un peu de chance, sa petite voisine serait encore dehors quand il reviendrait.
Il pourrait ainsi se laisser approcher cette fois-ci, pour qu’elle puisse voir avec quoi il serait en train de jouer. Les chats ne peuvent pas vraiment sourire, aussi Yab se contenta-t-il d’un miaulement satisfait. Il s’étira les membres et regarda les étoiles. Bizarrement, le ciel n’était pas tout à fait comme d’habitude : il y avait une grosse étoile en plein milieu de la voie lactée. Chose plus étrange encore, l’étoile en question semblait grossir de plus en plus, comme si elle fonçait droit sur le sol.
Le chat, qui avait perdu depuis longtemps son instinct de survie au profit d’un calendrier interne très précis des différents repas de la journée, resta sans bouger au milieu de la route, et se contenta tout d’abord de cracher en direction du point lumineux dans le ciel qui lui fonçait droit dessus.
Finalement, voyant que la chose continuait son chemin comme s’il n’existait pas, il décida de s’éloigner de la zone d’impact.
La météorite s’écrasa à quelques mètres à peine de lui, et il fut projeté en l’air. En même temps, il se vit en train de griffonner avec difficulté des chiffres sur un morceau de papier. Il s’en sortit sans grand dommage physique, mais garda bien en mémoire le fait qu’il avait pensé à écrire, ce qui, il le voyait bien, n’était pas plus naturel que pratique pour un chat comme lui.
Mais tandis que le chat Yab se demandait comment il pourrait bien tenir un crayon dans ses pattes, l’onde de choc de la météorite commença à s'étendre à travers la nuit.
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Un peu en profondeur dans le village se trouvait la petite maison de Marcelline, l’institutrice du village, une jeune femme solitaire que tout le monde connaissait et appréciait.
Bien que petite et vieillotte, la maison avait été arrangée avec un goût tout féminin, ce qui lui conférait un aspect que l’on ne pouvait qualifier que de… mignon.
Une petite haie aussi mignonne entourait un jardin également mignon, dans lequel poussaient de mignonnes petites fleurs, entourées de sympathiques nains de jardin souriants et… oui, mignons. Lorsqu’on passait la porte ornée de petites fleurs bleues et blanches peintes à la main, après s’être essuyé les pieds sur le paillasson décoré, on restait forcément bouche bée face à la simplicité toute honnête et fleurie de la seule pièce qui composait la maison.
Tout ressemblait à s’y méprendre à la chaumière d’une quelconque princesse en devenir.

L’onde de la météorite atteignit Marcelline alors qu’elle était tranquillement installée dans son fauteuil et lisait la rubrique courrier du cœur de son magazine féminin. Il n’y eut pas un bruit, rien ne remua, mais quelque chose passa dans les yeux de l’institutrice, comme une étincelle. Elle posa délicatement son magazine sur le cageot en bois qui lui servait de table de salon qu'elle avait recouvert d’un mignon petit drap qui s’accordait parfaitement avec le tapis du sol. Elle resta là sans bouger pendant quelques minutes, laissant s’échapper parfois un petit sourire timide, pencha ensuite la tête pour mieux réfléchir, et finalement se décida, bien que, elle le savait, elle n’avait pas à choisir : elle était obligée de faire ce qu’elle allait faire.
Marcelline se demanda tout de même si tout cela était bien normal.
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L’onde continua encore le long de la route de la forêt. Là était plus ou moins garée la voiture de Paul. Un peu plus loin vers le terrain de foot du village se trouvait son propriétaire, accompagné de ses deux meilleurs amis, Charlie et Anthony.
Les « C.A.P. » comme les gens qui les connaissaient bien aimaient les appeler (parfois avec une orthographe quelque peu différente), pratiquaient ce soir-là leur activité favorite, à savoir jeter un maximum de boîtes de bière vides dans les buissons. Bien sûr, l’intérêt de la chose n’était pas vraiment de jeter les boîtes, mais plutôt de se débrouiller pour qu’elles se vident. Ils étaient donc tous les trois affalés sur le sol, à réfléchir à leur soirée particulièrement bien réussie, lorsque Paul ouvrit soudain les yeux.
- Ouah euh… faut que j’aille pisser, dites donc ! annonça-t-il à ses camarades.
- Putain, fais gaffe aux serpents mec, lança Charlie d'origine canadienne en songeant avec intelligence à une blague entendue dans sa jeunesse avec son oncle, bûcheron de son état.
Anthony se contenta de faire un grognement éthylique. Paul se leva avec difficulté et commença à se diriger vers l’arbre qui lui avait semblé le plus apte à recevoir son don à la nature. Il décida que l’arbre le plus proche était très certainement le meilleur. Une fois arrivé à destination, il entreprit d’ouvrir sa braguette, chose rendue encore plus difficile par le fait qu’il avait de plus en plus de mal à se retenir. Enfin il réussit, soupira bruyamment de soulagement, puis commença à se délester de toute la bière qu’il avait ingurgitée depuis le début de la soirée.
C’est alors que l’onde de la météorite les atteint.
Anthony se contenta toujours de faire un grognement éthylique. Charlie se leva d’un bond, regarda le ciel la bouche béante et cria comme ce qu’il aurait luimême qualifié de «grosse tapette en chaleur ». Paul eût un mouvement de recul et se retourna vers ses amis, sur lesquels il finit d’uriner.
- Ouah, euh…, fit-il en observant le pantalon humide de Charlie.
- Putain mec ! Je vais devenir riche putain ! dit celuici sans même sembler se rendre compte qu’il était recouvert d’urine. Anthony se contenta de faire un grognement éthylique.
- Ouais putain ! Je vais devenir célèbre en buvant de la bière putain !
- Ouah, euh… C’est super cool. Moi je viens de me voir à côté d’une super gonzesse à poil, sur la banquette arrière d’une voiture ! Les deux hommes se dévisagèrent un instant, puis regardèrent leur ami Anthony, qui se contenta de faire un grognement éthylique.
- Putain mec, faut qu’on arrête de picoler,  annonça Charlie. L’onde de choc de la météorite continua sur sa lancée. Quelques kilomètres plus loin sur la route était garée une autre voiture, celle-là rangée le plus discrètement possible sur le bas coté. À l’intérieur se trouvait Théo, accompagné d’une jeune fille, dont il avait oublié le nom.
Ils étaient tous deux confortablement installés l’un sur l’autre sur la banquette arrière et pratiquaient un jeu qui impose un mouvement du bassin particulier qu’on ne détaillera pas ici. Il peut sembler parfaitement incorrect qu’un homme ait oublié le nom de sa partenaire lors de ces réjouissances, mais dans le cas de Théo il y avait des circonstances atténuantes.
En effet, il faisait cela pour une raison pour lui parfaitement légitime : il avait décidé d’expérimenter au moins deux femmes différentes chaque semaine jusqu’à l’âge de ses trente ans, et ce, uniquement pour que celle qui lui mettrait définitivement le grappin dessus puisse profiter de tout son talent. Il avait rencontré celle-là quelques heures auparavant dans un fast-food, et il n’avait pas vraiment saisi son nom lorsqu’elle le lui avait dit. Elle commençait juste à pousser de petits soupirs de contentement lorsque l’onde arriva sur eux. Théo eut un flash de recul, il cria :
- Papa, papa, je peux jouer avec Mathilde ? L’inconnue de la banquette arrière s’arrêta soudainement de s’agiter.
- Pourquoi tu me regardes comme ça ? demanda-t-elle en clignant des yeux, je ne vois pas ton père, c'est qui Mathilde ?
- Euh… fit-il, comment tu t’appelles déjà ?

Les derniers êtres vivants que l’onde de la météorite atteignit furent une famille d'insectivores, de la caste des Désodorisés, qui décida soudainement de déménager ailleurs. Emily, c’est comme ça qu’elle s’appelait en fait, regarda par la fenêtre en soupirant d’ennui.
Théo se mordit la lèvre en la regardant. A chaque fois qu'il jetait un œil sur elle, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle était, ou plutôt serait la mère de ses enfants.
- Tu sais, balbutie la jeune femme, si je suis allée avec toi, c’est parce qu’on m’avait dit que tu baisais super bien.
D’habitude, ce genre de remarque aurait rempli de fierté Théo. Mais cette fois il aurait préféré être ailleurs.
- Euh… je suis désolé, ça fait pas ça d’habitude… Là j’ai été… déconcentré, s’excusa-t-il d’un air pénible.
- Quoi, tu as vu un écureuil qui te faisait des signes à travers la fenêtre ?
- Non j’ai…  Théo réfléchit un instant. Sa réputation allait déjà certainement en prendre un coup avec la prestation déplorable qu’il venait de faire, il ne valait mieux pas en rajouter en annonçant qu’il avait eu une vision de leurs enfants.
- J’ai des problèmes en ce moment, ma mère est malade et…
- Eh bè ! s’exclama Emily, tu  baises et tu penses à ta mère ?
Théo blêmit.
- Je crois qu’il vaudrait mieux que je te ramène chez toi, non ?
- Ouais, je crois que ça vaudrait mieux en effet. Emily croisa les bras, ses jambes et fit un soupir. Théo mit le contact et attacha sa ceinture de sécurité. Puis il regarda sa passagère d’un air qu’il voulait le moins impatient possible.
- Quoi encore ?  fit-elle. - Euh… mets ta ceinture, s’il te plaît…
- Quoi, tu vas me dire que tu conduis comme tu baises ? Il ravala une fois de plus sa fierté et sourit en grimaçant en se disant qu’il valait mieux la fermer pour le reste du trajet. Il songea un instant à déménager, s’installer quelque part au Pôle Nord.
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Paul tentait vaguement de se recoiffer et d’enlever la terre attachée à ses vêtements. Il fallait qu’il soit le plus présentable lorsque l'occasion sur une banquette arrière se présenterait, car il ne doutait pas une seconde que cela arrivât. Derrière lui, Charlie, le pantalon humide, agitait ses bras comme un pantin.
- Je vais faire fortune en buvant de la bière à Las Vegas, annonça-t-il. Charlie, tout comme ses deux amis, était blogueur pour jesaistout.com, un emploi pas excessivement dur qui leur rapportait de quoi payer les boissons, ce qui leur suffisait largement. La semaine précédente, Charlie et Anthony avaient rédigé de concert un long article de deux pages sur Las Vegas, grâce à des séries américaines vues à la télé. Depuis il ne parlait plus que d’y partir.
Le fait qu’il ne sache absolument pas où cela se trouvait ne semblait pas les déranger, et toute bonne raison pour s’y rendre semblait bonne à prendre.
- Putain mec, file-moi les clés de ta caisse, vite ! Charlie les yeux injectés de sang, s’agitait de plus en plus.
- Faut que j’aille à Vegas, tu vois, c’est là-bas que je vais faire fortune putain !
- Oh allez euh… t’es chiant putain..., répondit Paul.
- Tu peux pas aller à Vegas avec ma caisse, c’est au moins à euh… Il chercha dans sa mémoire quelle distance pouvait bien représenter la moitié d’une mappemonde.
- Enfin, tu peux pas quitter le patelin comme ça hein ? finit-il par conclure. Charlie arrêta soudain de bouger, et regarda son ami avec insistance.
- Tu vas me filer ta caisse, putain.
- Non. Charlie se jeta sur lui en hurlant et en le matraquant de coups de poing plus ou moins précis. Ils s’effondrèrent tous les deux par terre, anéantissant tous les efforts de présentation de Paul. Continuant de crier comme un fou, les yeux pas loin de l’être non plus, son ami finit par placer correctement un de ses poings, qui arriva directement sur la mâchoire de Paul, terminant ainsi le combat. Paul gémit.

Pendant ces temps, Anthony se contenta de faire un grognement éthylique.
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Jamais il n’avait vécu un silence aussi pesant. Théo conduisait à petite vitesse sur la route de campagne qui traversait la forêt en direction de la maison d'Emily. Non qu’il voulait que le voyage dure le plus longtemps possible : il voulait juste éviter qu’un animal mal intentionné ou suicidaire ne se jette sous ses roues et provoque un accident qui terminerait la soirée en beauté.
- Tu sais, dit-il, en braquant légèrement pour éviter une voiture arrêtée sur le bas côté, d’habitude je me débrouille beaucoup mieux, on pourrait peut-être réessayer…
- Je pensais que ta mère était malade et que tu pouvais pas, s’entendit-il répondre d’une voix glacée. Il songea une fois de plus qu’il avait raté une belle occasion de se taire, lorsqu’un pauvre bougre sauta hors du bois en hurlant et en agitant les bras vers le ciel, pour atterrir juste sur son capot, la tête percutant le pare-brise. Il pila net ce qui fit heurter sans ménagement la tête de sa passagère contre la boîte à gants, et fit glisser avec violence le type qui s’était jeté sur eux sur le sol. Il y eut un petit bruit métallique lorsqu’il tomba, un peu comme quand on fait tomber son trousseau de clés sur le sol. - Aïe ! cria Emily. mais bon sang, qu’est-ce que tu fous ?
- Euh…  fit-il, je crois qu’on a renversé quelqu’un. Elle le regarda d’un air absent. 
- Je vais descendre voir, annonça-t-il, peiné. Théo regarda l’homme allongé juste devant sa voiture d’un air sombre. Il le connaissait bien entendu, comme tout le monde au village. Et il savait que là où était un des trois CAP, les deux autres n’étaient pas très loin. Dommage, pensa-t-il, il aurait pu cacher discrètement le corps dans le fossé et repartir comme si de rien n'était. Comme il s’y attendait, il vit Paul sortir à son tour en courant des bois. Il se tenait la mâchoire d’un air déplorable et avait la braguette grande ouverte. Il s’arrêta brutalement juste devant son ami Charlie.
- Ouah euh… salut Théo, fit-il.
- Il est mort tu crois ? Ils regardèrent Charlie en silence.
- Je sais pas, annonça Théo, de plus en plus inquiet. Emily sortit à son tour de la voiture.
- Oh, merde, qu’est-ce que t’as fait ?!
- Mais je l’ai pas fait exprès, je … je …
- Ouah euh… regardez, il bouge ! En effet, Charlie leva avec difficulté un bras et le fit retomber sur sa tête. Le cœur de Théo se remit à battre à une vitesse normale. Paul se dirigea d’un pas nonchalant vers la voiture sur laquelle son ami s’était jeté.
- Ça va toi ? demanda aigrement Emily à Charlie.
- Oh putain… Ouais ouais, je crois. Il se releva péniblement.
- Eh putain, salut Théo… Il jeta un œil vers Emily.
- Eh, elle est plutôt bonne celle-là ! Le regard d'Emily s’assombrit encore plus.
- Bon. Le plouc a l’air en état. On y va ? hasarda-telle.
- Je peux venir avec vous ? Paul avait le regard brillant et plein d’espoir.
- Je m'assois derrière, annonça-t-il en prévision éventuelle de la rencontre avec une femme dévêtue ... Charlie voyait là une occasion pour aller quand même à Las Vegas :
- Putain, c’est cool ! Alors tu me files ta caisse ?
- Euh… tu fais chier, prends la. Paul ouvrit ensuite la portière arrière de la voiture de Théo et s’y installa, se gratta la tête en regardant successivement Charlie qui avait ramassé ses clés et commençait à ramper vers la voiture arrêtée sur le bas coté.  Il cligna des yeux et ouvrit la bouche.
- Euh… - Tais-toi, le looser,  le coupa Emily, puis s'adressa à Théo :
- Tu montes dans la caisse, et on se casse d’ici. 
Théo la regarda un instant mais préféra finalement obéir. L’avantage d’avoir pris Paul avec eux était que l’ambiance n’était plus silencieuse.
En effet, Paul n’arrêtait pas de se retourner partout sur la banquette arrière, comme pour éprouver son confort. Théo n’osait pas lui demander pourquoi il faisait ça.
- À ta place je mettrais ta ceinture, lui confia Emily, qui, cette fois, s’était accrochée.
- Ouah euh… attends ! Il fit un petit rire d’ivrogne. 
- Je teste ! Théo, lui, se contentait de conduire le mieux possible en n’arrêtant pas de se répéter que sa vie sociale, et même pire, sa vie intime était perdue à jamais. Il distingua alors quelque chose bouger au milieu de la route. Il se prépara psychologiquement à ce que cela lui saute dessus, puis observa plus en détails.
- Eh vous avez vu ? s’exclama-t-il. Ses passagers regardèrent à leur tour la route.
- Dis moi, ce n’est pas une femme nue en train de courir, n’est-ce pas ? demanda innocemment Emily avec un sourire pincé. Théo avait prié pour que ce ne fût pas le cas, mais personne ne semblait l’avoir
entendu.
Il arrivèrent finalement à la hauteur de la jeune femme sportive, qui était effectivement nue, et s’arrêtèrent.
- Marcelline ?!  s’exclama Théo
- C'est vous ? Mais qu’est-ce que vous faites là ?
La jeune femme haussa les épaules.
- Eh bien… c'est bien moi. Marcelline avec deux elles, comme tu vois, je cours.
- A cette heure de la nuit ?
Mais Paul le coupa heureusement avant qu’elle puisse parler.
- Ouah euh… restez pas là, montez ! La jeune institutrice regarda en grelottant l’homme qui venait de parler, et qui se dépêchait d’ouvrir la portière pour elle. Théo pensa qu’à sa place, il aurait fui le plus vite possible, mais il pensa aussi qu’à sa place, il n’aurait pas été courir complètement nu dehors. Elle accepta en souriant la proposition et monta dans la voiture.
- Excusez-moi, demanda doucement Emily, tandis que Marcelline accrochait consciencieusement sa ceinture,
- mais pourquoi couriez-vous nue dehors ?
- Eh bien, répondit la jeune femme en tenue d’Ève en rougissant, c’est assez compliqué à expliquer… Voyez-vous, j’ai eu la vision que je courais nue sur la route, alors, eh bien, voilà.
- Vous avez quoi ? fit Paul.
- Moi j’ai eu la vision que vous alliez être là, à poil à côté de moi !
- Là tu rêves un peu, je crois.  Puis après quelques secondes pour mieux s'expliquer :
- Oui, bien sûr je n’ai pas été la seule à être touchée. Il doit s’agir d’une onde de choc qui s’est propagée depuis un épicentre unique. Elle était contente de cette phrase, surtout pour garder son prestige de professeur d'école !
Théo jeta un coup d’œil à Emily, qui semblait aussi perdue que lui. Peut-être était-ce la vision de la femme si prestigieuse du village dans une tenue si simple qui le dérangeait, mais il n’arrivait pas à associer les mots ‘vision’, ‘onde de choc’, ‘épicentre’ et, accessoirement, ‘poil’ avec une discussion civilisée d'usage courant.
- Continuez à rouler, jeune homme, l’explication n’est pas très loin d’ici : j’en viens. Théo, qui commençait sérieusement à se dire qu’il aurait mieux fait de rester chez lui ce soir-là, redémarra.
La seule hypothèse qui lui venait à l’esprit était que l’institutrice appartenait à une secte satanique et qu’elle les amenait au reste de la communauté, qui certainement les disséquerait. Il pensa en tremblant qu’il ferait peut-être bientôt partie du groupe restreint d’êtres humains à avoir vu leur propre cœur avant de mourir.
- Ouah euh… vous savez, ça fait tout bizarre de vous voir comme ça, mademoiselle, annonça Paul en rougissant. - Eh bien, euh…  répondit l’institutrice en rougissant à son tour,
- c’est partagé, mais comme c'est bizarre, laisse tomber « Mademoiselle », appelle moi simplement
Marcelline avec deux elles.
Et, euh, votre… votre braguette est ouverte ! Paul baissa la tête.
- Ah oui ! Ah ah, c’est parce que j’étais en train de pisser quand c’est arrivé, alors j’ai pas pensé à la remettre en place.
- Ah ah !  firent sans conviction Emily et Théo. L’institutrice se passa les mains dans les cheveux comme si ce qu’on remarquait en premier chez elle était son visage, puis demanda.
- Et vous deux, vous n’avez pas eu de vision étrange ? Théo regarda Emily qui rougit un court instant. - Non,  dit-elle.
- Et toi, Théo,  interrogea Paul, - t’as vu quoi ?
Il se mit à réfléchir à toute vitesse. S’il répondait non, il serait exactement dans le même cas qu'Emily, ce qui, à son avis, pouvait les faire tuer tous les deux : deux  non-voyants feraient certainement deux bons sacrifiés. Si au contraire, il disait que oui, alors forcément un des deux survivrait : celui qui aurait donné la bonne réponse. Mais quelle était la bonne réponse ? Dire oui avait l’avantage qu’on se retrouvait plus ou moins dans le cas de l’institutrice de Sabbat, et donc qu’elle pourrait nous épargner. Et puis, comme il avait réellement eu une vision, autant s’en servir.
- Eh bien… j’ai vu que… commença-t-il. Il regarda une nouvelle fois Emily et déglutit.
- Je nous ai vus mariés tous les deux, voilà. Marcelline acquies ça avec vigueur, ce qui lui permit de croire qu’il avait eu raison, mais Emily sembla presque sur le point de vomir.
- Et on avait un gamin !  rajouta-t-il à son attention, pour tenter de la rassurer, ce qui ne marcha pas comme il l’avait imaginé.
- Regardez là-bas, lança enfin Marcelline, l’astéroïde est là-bas ! Le météorite n’était pas très grand, mais il avait tout de même fait un beau trou au milieu de la route. La voiture passerait difficilement, pensa Théo en coupant le contact. Il préparait déjà sa possible fuite. Les autres descendirent tous voir ce qui était tombé, et il se décida à les suivre, en laissant tout de même sa portière ouverte.
- C’est à cause de ça qu’on a eu nos… visions ? demanda-t-il d’un air peu convaincu en voyant le petit morceau de pierre grisâtre au fond de son cratère.
- C’est en effet ce que je crois, répondit l’institutrice. Je pense que ce météorite en tombant a créé un champ quantique sphérique temporaire qui a déformé l’espace-temps tout autour de lui.
- Alors ce n’est pas une secte satanique ?  Il restait assez incrédule. Comment un caillou pouvait-il déshabiller les gens ?

- Miaou... fit Yab. - Oh regardez,  s’exclama Emily, - c’est mon chat ! Viens me voir chaton !
Yab s’avança doucement vers celle qui la nourrissait. Emily le prit aussitôt dans ses bras et se mît à le cajoler comme si c’était un chaton de quelques mois.
Théo, qui n’appréciait pas vraiment les chats, eut droit à un regard noir de la part de l’animal.  C'est ultra sensible un chat.
- Marcelline, d’où tires-tu ta théorie complètement farfelue ?  demanda Emily sans arrêter de cajoler Yab
- sur internet jesaistout.com Ils ont une rubrique Physique Quantique.
- Ouah euh… vous vous connectez sur jesaistout.com ? s’exclama Paul. Il gonfla la poitrine et dit :
- Je suis rédacteur dans ce site. L’institutrice se tourna vers lui.
- C’est vrai ? Mais c’est formidable ! Que pensez-vous de ce cas ?
- Eh bien… Paul réfléchit un instant. Il en pensait pas grand chose. Je crois que vous avez raison. Chacun de nous a dû avoir une vision fugitive du futur.
- Oui, cria-t-elle toute joyeuse.
- Vous savez, lorsque j’ai eu ma vision, je me suis dit : courir comme ça nue, ce n’est pas normal. Et puis ensuite j’ai réfléchi. Si nous étions, comme je l’ai pensé aussitôt, dans une sphère d’avenir quantique, alors ma vision ne pouvait être que réelle !
- Donc, il était inutile de résister, et c’est comme ça que je me suis retrouvé ici toute nue en train de courir.
- Attendez, fit Théo, - Vous êtes allée courir nue, uniquement parce que vous vous êtes vue courir nue ?
Alors si ce phénomène ne s’était pas produit, vous ne l’auriez pas fait ? Non que Théo ne comprenne vraiment ce qui se racontait devant lui, mais il avait lu suffisamment de livres de Science-Fiction pour savoir qu’un bon héros devait toujours avoir la situation en main, et ce, même si la situation en question était complètement hors de sa portée.
- Ce que tu ne comprends pas,  expliqua Paul avec un sérieux dont on ne l’aurait pas cru capable, c’est que, ayant vu le futur, elle a tout de suite compris qu’elle ne pouvait pas y échapper. Quelle que soit la raison, il fallait que ça se produise.
- Tu veux dire, ajouta Emily qui avait reposé Yab, l’avenir que nous avons vu, va forcément se produire ? Théo pâlit une fois de plus. Il repensa à son fils, à sa femme en devenir, qui se trouvait par un heureux hasard juste à côté de lui à ce moment. Puis la soudaine envie de mettre son plan de fuite à exécution et de laisser tous ces trucs tirés par les cheveux derrière lui.
Mais un bon héros n’aurait pas fait ça… ce qui le laissait perplexe quant à l’identité du héros dans cette histoire. Il ne voulait pas se marier avec cette fille ! Pas maintenant ! Il n'avait pas encore trente ans !
- En effet, répondit toutefois Paul. Nous avons vu l’avenir tel qu’il est, et non pas tel qu’il pourrait être si on faisait ci ou ça. Le temps est une dimension comme une autre. C’est un peu comme si on regardait le ciel : quoi qu’on fasse, on ne peut pas en changer la couleur. Je crois que ce que vous avez vu tous les deux va se produire, quoi que vous fassiez.

- Miaou, fit Yab. On l’a déjà dit, les chats ont le talent parmi d’autres de se faire comprendre avec une efficacité redoutable, sans avoir besoin d’un alphabet de plus de cinq lettres.
Anthony se contenta de faire un grognement éthylique. Il se reposa tranquillement sous un arbre protecteur.
- Je veux rentrer chez moi, annonça Emily, ce qui était la parfaite traduction de ce qu’avait dit son chat.
- Vous avez raison, dit Marcelline. - Il commence à faire froid.
Puis se tournant vers Paul avec un sourire de jeune femme plus mignonne que solitaire.
- Pourriez-vous me raccompagner ? J’habite à une centaine de mètres à peine d’ici à travers bois, Et tous deux partirent bras dessus bras dessous dans la forêt.
- Tu sais, dit Théo une fois qu’ils furent hors de vue, - ils ont sans doute complètement tort.
- Ramène-moi ! se contenta de dire Emily, moins en colère qu’avant mais sans doute un peu plus ébranlée. Quelques dizaines de minutes plus tard, ils étaient arrivés devant la maison où habitait Emily avec ses parents.
- Bon,  fit-elle. - Tu sais… moi aussi j’ai eu une vision ce soir.
Théo la regarda sans rien dire.
- Je nous ai vus… en train de… enfin… viens, quoi,  murmura-t-elle en lui prenant la main, pense à ta fille.
-  Ou mon fils, ajouta-t-il.
- Miaou ! Appuya Yab, qui commençait à avoir des démangeaisons dans les pattes à force de rester affalé sur les genoux de sa maîtresse.
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Ce soir-là,  toute une famille d'insectivores se déplaçait furtivement à la recherche d’un nouveau  foyer. Un homme avec trois grammes d’alcool dans le sang roulait à une vitesse effroyable vers le rêve américain. Une institutrice et un futur alcoolique repenti discutaient avec passion de physique quantique et de napperons brodés. Théo prouvait finalement son talent à celle qui deviendrait sans aucun doute sa femme.
Anthony se contenta de faire un grognement éthylique dans son profond sommeil, toujours sous le même arbre.
Un beau matou élancé du nom légendaire de Yab s’acharnait à écrire sur une feuille de papier les numéros gagnants du PMU du dimanche suivant....