A mon adolescence, j’avais des problèmes avec mon égo comme beaucoup. Quand ma mère me disait d’aller chez le coiffeur, je n’y allais pas.
J’aimais avoir les cheveux assez longs et plaqués avec de la brillantine en arrière. Ma mère me voyait plutôt avec une coupe de cheveux style pot de fleurs.
Jusqu’au jour que j'en avais marre et pour protester je m’étais fait raser la tête, chauve.
Aujourd’hui cela ne pose pas de problème. Mais à l’époque, c’était un choc. Je la vois encore, ma pauvre maman dès que j’ai ouvert la porte de la boutique où elle travaillait comme vendeuse.
Elle était en conversation avec un client au moment où elle m’a vu. Il y a eut un silence de quelques secondes. Une éternité. Je la regardais et je lui dis :
- J’étais chez le coiffeur, je me suis fait couper les cheveux
Ma mère s’éclata en rires et me répondit :
- C’est très bien mon garçon, je suis certaine que tes camarades à l’école vont adorer.
Pendant plusieurs semaines, j’ai été obligé d’endurer les remarques de mes potes et de mes professeurs. Et je ne parle même pas des moqueries des filles. Pour moi, il n’y avait plus rien à rigoler.

Pendant mon adolescence, mon père et moi n’avions souvent pas grandchose à nous dire, nos centres d’intérêts et nos volontés n’avaient pas la même valeur. Certes, mon père et moi nous nous aimions mais nous étions incapables de nous exprimer, de dire des choses en toute simplicité. Chacun était resté dans sa solitude de ne pas savoir crier ou de rire et de vouloir tendre la main pour s’accrocher à l’autre.
Lui était mon père, moi l’ado en crise. Je pense souvent à ce samedi en juillet quand j’avais presque quinze ans, mon père vendait des objets divers de décoration sur le marché d’Amersfoort. À 20 km de notre domicile.
Mon rêve était de pouvoir l’accompagner et faire le marchand. Il n’a jamais voulu me prendre avec lui. C’était ma cousine Mina de trois années mon aînée qui avait la faveur de mon père.
Plus utile, qu’il avait dit. D’ailleurs il en était le tuteur légal avec la mère de Mina.
- Le marché est un lieu de travail et pas une aire de jeux, me disait-il
Ce samedi-là je me suis installé et bien décidé, au bord de la route avec mon pouce pour aller à Amersfoort.  Mon père ne me prenait pas ? Que cela ne tienne, j’allais seul et en stop. Puis une fois devant le patriarche, il faudrait bien qu’il me garde. J’étais son fils tout de même !
Je vois encore sa tête quand il m’a vu arriver.
- Tu viens d’où ?
- En stop p’pa
- Eh bien, elle est bien bonne !
- Oui, p’pa …
- Bien, puisque tu es ici, tu nous aideras à emballer. Fais un tour et tu reviens dans deux heures. Je ne veux pas que tu traînes dans mes pattes ! Deux heures après, mon père et ma cousine avaient presque fini l’emballage, mon père avait bien vendu et il lui manquait de la marchandise.
Il s’apprêtait à aller boire un café au bistrot avec... bien sûr ma cousine ! Je le suivais, mais arrivé devant la porte d’entrée, il m’expliqua qu’étant donné que j’étais venu en stop, je devrais rentrer aussi en stop. Et pour ne pas perdre de temps, il valait mieux que je parte de suite.

J’avais presque fait cinq km à pied, et personne ne voulait s’arrêter. J’étais assis sur un banc au bord d’un croisement de routes. J’en avais marre, et je me trouvais lamentablement malheureux. Jusqu’à de loin j’ai vu la camionnette bleue de mon père. Je me précipitai au bord de la route pour lui faire signe d’arrêter. La voiture ralentissait et tout en chantonnant j’ai entendu crier :
- Courage, encore quinze bornes et tu es à la maison ! Trois heures après j’étais rentré.
Mon père m’expliqua que l’heure du repas étant passée, je devrais attendre le repas du soir. J’avais faim. J’ai pleuré.
Je lui ai jeté à la figure que je ne voulais plus qu’on m’appelle Humpy. Je ne voulais plus être son « petit bout d’homme ». Désormais c’était Bertus. Et rien d’autre. Puis tant pis pour ma mère. Plus tard, je devais avoir une vingtaine d’années, il m’expliqua que si on veut pousser sa volonté, il faut aller jusqu’au bout et ne pas compter sur les autres.
Ma mère m’expliqua qu’elle n’était pas d’accord sur le moment. Mais qu’il devait avoir ses raisons. Elle aimait mon père. C’était son grand amour. A la fin de sa vie, mon père ne supportait plus aucune personne autour de lui sauf ma mère. Il se cramponnait à elle jusqu’à la fin.
Cela fait aujourd'hui plus que quarante-cinq années déjà.