Tragédie projectée

 À six heures et vingt minutes précisément, le réveil sonna.
Justin se réveilla de bonne humeur. Il faisait beau et le soleil traversait déjà les double rideaux.
Il aimait se réveiller un peu avant tout le monde. Il l regarda sa femme et l'embrassa légèrement en lui murmurant :
- Endors-toi encore un peu mon amour.
Comme il a l'habitude de dormir nu, il se mis directement sous la douche froide pour bien se réveiller puis se sentir frais et prêt à attaquer la journée de travail.
Justin est responsable du service finition d'action commerciale. Le FAC comme ils disaient au bureau. Son boulot était de superviser le bon déroulement des actions commerciales et provoquer les retombées.
Il déjeuna tranquillement, en buvant son cappuccino et une tartine de pain complet avec du roquefort et de la confiture de myrtilles. Il termina par un verre de jus de fruits de la saison.
Habillé avec soin, costume d'été couleur pastel, chemise en coton léger avec une cravate assortie nouée avec une certaine nonchalance tout en gardant le premier bouton ouvert.
Avec sa clef, il zippa l'ouverture de sa voiture et se mit derrière le volant en posant sa serviette de documents à côté de lui.

Tous les matins, il empruntait le même chemin, disons une sorte de raccourci connu par les riverains. Il y avait trop d'embouteillages sur la route officielle.
Avec ses doigts il tapotait sur son volant en mesure avec la musique de son poste radio. Encore une fois, il constata que c'était une belle journée.

C'est à ces moments que l'imagination a l’occasion de dériver dans une absurdité inexplicable.
- Bien,, se disait Justin, tout cela ne tient qu'à un bout de ficelle. Il suffit que je braque un petit coup à droite et « pam » je me plante avec une belle vitesse dans un platane. Puis je ne serai probablement plus, ma famille sans mari et père... Peut être Anne se remariera avec Pierre mon soi-disant copain. Mes enfants l’appelleront papa.
Puis pour le boulot, c'est encore plus facile. Le grand patron n'avait-il pas dit un jour lors de son discours d'efficacité trimestriel que personne n'est indispensable. Qu'à chaque poste il y a plusieurs postulants possible aussi bien que l'occupant actuel. Ces phrases font réfléchir.
Et puis Pierre venait trop souvent sous le prétexte qu'il est le parrain des enfants de Justin, certes choisi par Anne, mais parrain quand même.

En face de lui arrivait à grande vitesse un camion de belle taille. Justin le regardait arriver, il ne fallait que quelques secondes pour que les deux véhicules se croisent à toute allure.
Et encore une fois Justin s'imaginait et se faisait peur en se proposant de braquer cette fois-ci à gauche. Le choc serait tellement grand, que ce serait difficile de reconnaître le corps de la petite voiture écrasée contre ce camion robuste et lourd.
Il voyait dans le même flash arriver tard dans la soirée, cause l'identification, la voiture de policiers à son domicile pour communiquer cette affreuse nouvelle à son épouse.
Les mains de Justin étaient devenues moites, ses muscles se ramollissaient dans ses bras.
Le camion était déjà passé et la route devant lui était à nouveau libre.
Justin happait l'air avec des secousses dans son cœur. Il ralentissait et essayait de s'harmoniser avec la réalité plus paisible.
Il se demandait ce qui lui arrivait.
Pourquoi toute cette imagination ? Est-ce la soif aux sensations ?  Perdait-il les pédales ? Serait-il jaloux de Pierre ? Il se posait mille questions et toutes sans réponses.

Le soir à la maison il se mit à table et dîna sans dire grand chose. Il avait salué sa femme et ses enfants avec la tendresse d'usage. Après le dîner, il décida de faire un tour dans la fraîcheur de la soirée. Il aimait bien marcher le soir pour digérer sa journée.
C'était une belle soirée, le soleil s’apprêtait à se coucher et distribuait une lumière merveilleuse à faire pâlir des peintres d'arts.
Justin traversa le parc botanique, il aimait bien sentir les parfums des multitudes de fleurs et plantes diverses.
En face de lui dans le sens inverse un autre promeneur, c'était un homme d'un âge moyen, habillé quelconque au visage ordinaire qui visiblement flânait par là.

Justin mit la main dans sa poche, ses doigts rentraient en contact avec le couteau laguiole à lame étendue. C'était un cadeau de son oncle préféré pour son dix- huitième anniversaire. Un joli couteau pliable avec un manche en cerisier sculpté représentant une patte de biche.
Il regarda l'homme, un désir fou lui irritait la gorge, le sang lui monta à la tête devenu toute rouge.
Et si je plante ce couteau dans le cœur de cet homme ? Délira-t-il.
Il trembla presque à l'idée de sentir la présence d'une force indescriptible lui donnant le pouvoir de vie ou de mort sur cet individu.
L'instant plus loin, il lâcha le couteau qui demeura dans sa poche et il se ressaisit. Soudainement, il avait honte de ses pensées. Qui était-il pour penser comme ça ? Justin souriait un peu timide à l'homme lors de leur croisement et lui dit :
- Belle soirée n'est ce pas ?
- Oui, certes, c'est une belle soirée. L'homme avait ralenti un peu pour lui répondre sans tourner le dos à Justin, - Bonne promenade !
- À vous aussi, monsieur, répondit Justin.

Ce soir-là, il embrassa sa femme pour la nuit, et s'endormait dans ses rêves. 
Il avait essayé de positiver ses pensées pour contredire celles de la journée. Quand même, un suicide et un meurtre, c'était trop !

Le lendemain tout était normal. Justin avait repris ses habitudes, était adorable avec son épouse et plaisantait comme tous les matins avec ses enfants.
Il avait décidé de prendre la route principale et il était parti même un quart d' heure plus tôt.
Un énorme camion venait d'en face, voulant doubler la voiture devant lui.
Justin sortait de ce virage avec peu de visibilité, en vitesse réduite. Soudainement il aperçoit le camion pile en face de lui. Le choc frontal était évident.
En un éclair Justin braqua son volant vers la droite, évita avec justesse le camion et traversa la piste cyclable à quelques mètres de la route réservée à l'automobile.
Quelques minutes plus tard, les pompiers commençaient à désincruster le corps de Justin de cet amas de tôle éclatée comme une tomate trop mûre contre le seul platane centenaire à quelques dizaines de mètres de la route.
En passant par la piste cyclable, il avait heurté un homme en vélo, projeté quelques mètres plus loin avec son vélo, dont le guidon s'était planté dans la poitrine comme un couteau. Plus jamais il ne pourra humer les parfums du parc botanique.
Ce soir-là, le soleil imperturbable s’apprêtait à se coucher, pendant ce temps la police sonnait à la porte du domicile de Justin.