A vingt deux ans, j’écoutais les Beatles et les Rolling Stones. J’adorais Jacques Brel chanter en flamand, Edith Piaf en français. Je n’écoutais pas ce qui se passait dans le monde. C’était loin de mon lit.  J'avais 22 ans, ma femme était enceinte et en instance de divorce avec moi, père de son enfant à naître.


De toute façon à la maison, nous ne parlions pas de ces choses. Au cinéma, nous regardions de vieux films américains sous-titrés racontant des histoires de con, des histoires de familles où les gamins se déplaçaient en bagnole à l’âge où nous étions obligés d’enjamber le vélo et de se taper des kilomètres pour aller à l’école ou au boulot. En plus, ils bouffaient dans un drive-in en restant dans leur voiture avec la plus jolie des filles à côté d‘eux.
Nous, quand j‘étais encore au lycée, nous nous tapions des kilomètres pour retourner à la maison entre midi, pour manger en famille, ou on vidait notre gamelle, avec de la bouffe froide, dans la cour de récréation. Il n’y avait pas de cantine à l’école, ni le ramassage des élèves par autobus.
En ce temps-là, je travaillais pour mon compte. J’avais mis des préambules d’activités dans différents domaines plus au moins rentables. On peut appeler cela aussi l’instabilité. Au cours de mes obligations militaire, j’ai continué à prendre des cours de commerce supérieur en même temps que mes activités professionnelles et militaires.
Mise à part la période de classes et la formation de gradé, j'ai bénéficiai d'une certaine souplesse de la part des autorités militaires.
Le job le plus marrant fut la confection. Je ne connaissais rien dans cette matière, sauf que je savais compter. J’ai rencontré un représentant en confection grand public pour femmes. Son boulot était de visiter les boutiques et de vendre sa collection. Il était très au courant des marges et du coût de la matière première.
Fort de ces renseignements, j’achetais une sorte de tablier pour femme qui pouvait aussi être utilisé comme petite robe d’intérieur. C’était assez court mais c’était quasi l’époque où Mary Quant commençait à penser à la mini-jupe.
Le tissu était en nylon tricoté. J’avais pris l’ascenseur pour monter au cinquième étage des Nouvelles Galeries à Utrecht. Au cinquième, il y avait les bureaux des acheteurs. J’avais ôté l’étiquette et calculé le prix de revient de la chose. Ensuite j’ai ôté vingt cinq cents de florin et j’ai proposé l’article à l’acheteur de mon futur client. Il avait juste remarqué qu’il devait avoir quelque chose de semblable en rayon. Il m’acheta cinq cents exemplaires dans chaque taille pour voir et tester, c’est-à-dire, S, M, L et XL. J’avais vendu vingt mille exemplaires en moins de trente minutes. Je n’avais pas d’atelier de confection, ni de tissus et encore moins d’argent pour acheter la matière première.
La banque me prêta au vue de la commande de quoi payer le tissu, un ami d’un ami qui avait un atelier de confection en difficulté, spécialisé dans la robe de mariage était volontaire. Il vendit son stock et se reconvertit dans la production de masse.
Les premiers exemplaires sortirent de l’atelier dix jours plus tard. C’était dommage que le patron de l’atelier et moi nous n’étions pas trop copains et très vite, je lui avais laissé le bénéfice de l’opération à condition qu’il rembourse ma banque. Ce qu’il fit. Comme je n’avais plus de travail, et de ce fait peu d’argent, il a fallu que je fasse autre chose.
J’avais trouvé un boulot temporaire chez un boulanger industriel. Mon job était de réceptionner les pains à la sortie du four et de les trancher sur une machine en tartines. Un autre ouvrier les emballait, prêts à vendre. Je commençais à trois heures du matin. A six heures,j’avais une demi-heure de pause. A six heures et demie je chargeais mon tricycle électrique pour faire la tournée dans un quartier de la ville. Le titulaire était malade suite à un accident.
La tournée se terminait vers midi. Après, c’était le nettoyage et la remise de la caisse avec mon responsable. Ce boulot à dix heures par jour était à faire pendant six jours par semaine. Au bout de cinq semaines, le titulaire étant de retour, je perdais mon job. Avec l’argent que j’avais gagné, je m’étais lancé dans le nettoyage des vitres chez les particuliers. Il faut savoir que les fenêtres en Hollande s’ouvrent vers l’extérieur et de ce fait sont difficiles à nettoyer sur la face extérieure.
J’ai acheté une échelle, malheureusement en bois, trop lourde mais moins cher.
Le transport de mon échelle était à même le dos. J’avais placé une extrémité dans une vieille poussette de bébé, puis l’autre sur l’épaule. L’affaire fonctionnait bien.
Au bout de quelques semaines, j’avais mon carnet de commandes plein. La demande étant plus grande que mon offre, le prix de mes prestations était en hausse. Dans le quartier où j’officiais, la concurrence était quasi inexistante. Mon échelle se manipulait avec une corde pour arriver jusqu’au troisième étage.
Ma tête regardait ainsi dans le vide d’environ sept mètres. Je n’aime pas ce genre d’acrobatie. La plupart du temps, je me contentais de m’occuper des vitres du premier et du deuxième étage. A vrai dire, j’avais peur.
Rapidement, j’avais embauché un laveur de vitre professionnel, au moins il en avait l’air. Il n’avait pas peur du vide comme moi. Il m’avait même assuré qu’il pouvait aller plus haut. Ce n’était pas pour une oreille d’un sourd. Aussi vite je m’étais rendu chez le commerçant qui m’avait vendu l’échelle. Je ne l’avais pas encore payé. Il accepta ma proposition de reprendre mon échelle et de m’en vendre deux autre en alu cette fois ci.. Une petite et une très grande pouvant aller jusqu’au cinquième étage. Le tout était transporté sur une vieille camionnette encore roulante, que j’avais trouvé dans une casse d’autos. Au bout de trois semaines, j’embauchais un deuxième laveur. J’avais décidé de descendre définitivement de l’échelle et de m’occuper des encaissements et du carnet de commandes. Je n’étais toujours pas fortuné. Les frais et les achats m’interdisaient de faire des folies.
Dans ma fougue de jeune entrepreneur, j’avais envie de foncer. C’est comme ça que j’avais fait une offre à la commune pour nettoyer les écoles municipales pendant la nuit. Pour moi, c’était une aubaine.
Il fallait juste acheter un peu de matériel, le personnel était déjà là. Une équipe de onze femmes et hommes travaillaient déjà comme vacataires. J’étais obligé par contrat de les embaucher. Le début du contrat était fixé à une date ultérieure. D’abord on m’avait confié le nettoyage d’une nouvelle école, fraîchement construite. Le bâtiment était plein de poussière, des traces de peinture, de ciment et autres détritus.

Pour ce job, j’étais seul. Le bâtiment faisait plus de neuf cents mètres carrés ! Il faisait froid, la nuit. Dans la journée, j’étais avec mon équipe de laveurs, la nuit c’était pour l’école à faire briller.
J’étais aussi en froid avec ma logeuse. Je rentrais à des heures impossibles, ce qu’elle n’aimait pas trop. Elle me priait de déguerpir rapidement, qu’elle préférait avoir un retraité seul, et tranquille.
Je la comprends, elle vivait seule. Je n’étais pas de son âge. Pour ne pas rester dehors, et de ne pas dépenser le peu d’argent que j’avais, j’ai décidé de dormir dans le vestiaire de l’école à même le sol. C’était la pièce que j’avais nettoyée en premier. A terre, j’avais étalé quelques serviettes de bain et un manteau. Deux pulls comme oreiller et moi habillé trois fois.

Dehors, il faisait à peine quatre degrés, dedans peut-être six ou sept. Le chauffage n’était pas encore en fonction. Au bout de trois semaines, j’étais arrivé au bout de mes peines de nettoyage. J’allais pouvoir présenter ma facture à la mairie et surtout pouvoir signer le contrat.

Rien n’y était. Ma facture était acceptée, me disaient-ils et honorée dans un délai de deux mois. Pour le contrat, ce n’était plus possible. La commune aurait dû lancer un appel d’offre réglementaire. Le Commissaire de la Reine (sorte de Préfet) avait dévoilé son véto. C’en était trop. Avec ma jeune tête de tout vouloir et savoir, je proposais à mon laveur expérimenté de reprendre l’affaire et mes échelles y compris la vieille camionnette. Il accepta, et me donnait même une jolie somme d’argent en compensation de mon carnet de clients. J’avais vendu le matériel et, c’était nouveau pour moi, mon fond de commerce. Puis je me suis plongé dans les assurances, et autres conseils pour les entrepreneurs en herbe.
Sans grande conviction, bien que je fus grassement payé. J’aspirais à autre chose, mais je n’avais pas encore défini le tracé de mon chemin. C'était aussi le début de ma période de vadrouille intensive.