Pigeon Otto


Otto se reposait sur l'enseigne publicitaire d'un candélabre en plein centre ville. Il était un pigeon rescapé d'un tir groupé de chevrotine en sa direction. Otto était un pigeon voyageur, un sportif reconnu dans le milieu de la  colombophilie. Pas moins de quatorze fois Otto a été déclaré champion toutes catégories, toutes distances.
Revenons au tir groupé de chevrotine. Bien que la plupart des petites boulettes de plomb passèrent à coté d'Otto, il y avait tout de même quelques chevrotines pour impacter le pauvre pigeon. Heureusement pas d'organes vitaux, mais quand même des dégâts assez importants dans l'aile gauche de son envergure. Le drame est, qu'avec une aile handicapée et hors service, il est difficile de con-voler même pour un pigeon champion comme Otto de garder le cap.
Otto n'avait pas d'autre destination de chavirer et de piquer vers le sol. Le choc fut terrible. Otto heurta de pleine tête le bas du trottoir dans une rue heureusement assez calme. Cela lui permit de se reprendre quelque peu et de sautiller plus ou moins à l'abri dans une poubelle renversée. Otto était né en Autriche, plus précisément à Vienne, Wien pour les germanophones. C'est pour ça qu'Otto s'appelle Otto. Pour ceux qui ne le savent pas : Otto est un nom d'ethnique germanophone. Otto a été envoyé par camion spécial avec des camarades à Steenvoorde dans le Nord de la France. Le but était de prendre envol sur place pour revenir dans son pigeonnier à Vienne. Le premier arrivé serait déclaré champion. Otto volait comme de coutumé en tête de la course.

C'est aux environs de Passavant la Rochère, commune de la Haute Saône que le drame est arrivé.
Bang Bang, deux tirs et pas moins de six pigeons prélevés pour égayer un plat de petits pois. Deux blessés, dont Otto. C'est tout ce qu'Otto arrivait à se mémoriser. Il ne se souvenait plus quel était le but du vol et encore moins le plan de vol de colombophilie. Rapidement Otto s'était remis de ses blessures. Certes le fait de voler lui donnait encore des douleurs musculaires, mais cela aurait pu être pire. Il se remit à voler et avait pris cap sur Épinal dans les Vosges à quelques dizaines de kilomètres de Passavant. Pour quoi Épinal ? Total hasard. Il avait simplement suivi quelques hirondelles revenant de leur villégiature collective. Le voici donc à Épinal parqué sur l'enseigne publicitaire du candélabre.
Otto se sentait seul ; il y avait bien d'autres pigeons mais visiblement de culture différente. Lui était un pigeon voyageur, mince et élancé. Fier de son corps. Certes un Pigeon Sans Domicile Fixe (PSDF), mais ça c'est à cause de la perte de mémoire et accessoirement de son sens d'orientation.
Les autres pigeons sont des pigeons d'aides urbaines et touristiques. Ils se groupent aux emplacements stratégiques pour que les humains puissent jeter de la nourriture dont ils ne veulent plus pour des raisons généreuses. C'est parfois plus facile de donner aux pigeons qu'ailleurs. Otto avait bien essayé de se mêler aux autres. Mais il avait ressenti un refus psychologique. Surtout quand quelques pigeonnes semblaient s'intéresser à lui pour voir si un éventuel concubinage ne serait pas envisageable.
Les pigeons célibataires n'étaient pas d'accord. Ils lui faisaient comprendre que leurs copines, sœurs et autres pigeonnes n'étaient pas autorisées à partager le parfait amour avec cet étranger.  Sauf, eh oui, il y a toujours un "sauf", l'exception qui confirme la règle, sauf donc, cette pigeonne avec une aile un peu déformée de naissance. Cela ne l'empêchait pas de voler, il suffisait de coordonner la force des deux ailes pour ne pas partir en biais. Mais question performance il y avait de quoi dire. Elle se fatiguait plus vite, surtout elle était moins rapide. C'est justement la rapidité qui compte pour chopper les meilleures bouchées avant les autres.
Otto l'avait remarqué, et aimait beaucoup le charme de sa tristesse. Il trouvait ça émouvant. C'est ainsi qu'au bout d'un certain temps, à force de devoir se contenter des morceaux délaissés, que la pigeonnette et Otto avaient engagé rapidement une solide relation d'amour. Ils se donnaient plein de coups de bec tendres, Otto cédait les meilleurs morceaux de ce qui restait à la pigeonnette. Et chaque fois elle le remerciait avec des roucoulades. C'est justement lors d'une soirée de tendres roucoulades qu'ils décidaient d'en finir avec cette vie urbaine et de déménager en campagne. Otto pouvait en parler : combien de fois il avait survolé la campagne et les villes?  Des centaines de fois pour sûr ! Il lui racontait ces fermes où les fermières jetaient des graines devant les poules. Il y en avait tellement qu'assurément il en restait pour deux pigeons. De toute façon lors des repas des cochons il y avait de quoi nourrir une famille de pigeons. Cela tombait bien, justement la pigeonnette et Otto envisageaient de fonder une famille. Otto s'y voyait déjà : lui, gardien des œufs, fruits de plein de roucoulades, que sa chère pigeonnette avait pondu dans leur nid de campagne.
Ainsi dit, ainsi décidé. Un beau matin ils partent tout deux avec comme bagage leur courage et surtout leur amour. Au bout de quelques temps ils remarquaient une ferme un peu isolée. Une maison avec une étable, des granges pleines de foin et de paille...
Une ferme traditionnelle. Ils décidaient de s'arrêter sur la cime du toit de la grange pour observer les va et vient de l'exploitation. Le fermier en exercice à ce moment-là, était le père Jean. Il avait l'expérience. Il était en tête de quatre générations de fermiers. Il dirigeait ainsi fermement les activités et la vie de sa ferme.
Il communiquait ses décisions avec la légitimité de sa position de fermier ancêtre. Jean était ce jour-là en colère. Il avait dit à son petit fils Jean III de prendre son fusil et de tirer quelques perdreaux dans la campagne pour le dîner dominical.
Jean III  n'aimait pas tirer. Jean III est pacifiste et de ce fait contre les armes. il se peut qu'il soit même un peu végétarien sur le bord, mais j'en suis pas sûr. En tout cas Jean I se sentait obligé d'aller tirer les perdreaux lui-même, Jean II étant en pleine moisson, il ne restait que lui pour s'acquitter de cette tâche. Jean IV suçait encore son biberon. Il ne pouvait à peine marcher seul. Entre temps Otto et la pigeonnette étaient descendus dans le champs de blé fraîchement moissonné. Il y avait encore plein de graines tendres. C'était le régal.

Ils oubliaient tous les dangers autour d'eux. De toute façon, il n'y avait pas de pépins en campagne. Pas de circulation, rien. Seulement un champs immense de graines succulentes.
Jean I chargea son fusil à double canon. Il ajusta ses lunettes de vue, il était carrément myope, et s'engagea dans le champ de blé où.... Oui, où nos pigeons s'étaient mis à table, comme on peut dire.
 Pour la fin de cette histoire, c'est facile à deviner. Jean I, myope avec de vieilles lunettes usées avait pris les deux pigeons pour des perdreaux. Un tir  groupé, et l'amour terrestre se transformait pour Otto et la pigeonnette en amour éternel.

Bronzés, tout nus, allongés côte à côte sur un lit de petit pois de la ferme. Aile contre aile.