Nahéma :

Je m’appelle Nahéma Soidiki, C’est le nom qui figure sur mon passeport depuis que je suis adopté par Monsieur Soidiki et sa femme.

Mes parents ont été tués lors d’un pillage de mon village par des rebelles. J’avais huit ans environ. Je suis Bosicarienne.
C’est mon oncle, le mari de la sœur de mon père qui m’a sauvée et s’était obligé par tradition à s’occuper de moi.
Il voyait cela d’assez mauvais œil, il ne m’aimait pas, et je ne représentais pour lui qu’une bouche à nourrir.

A tout juste 12 ans, et comme beaucoup de filles de mon village, j’étais suffisamment modulée pour que les hommes remarquent la beauté de ma jeunesse.
Son fils, à peine plus âgé que moi, n’avait pas demandé mon accord pour me transformer en jouet.
Je ne pouvais rien faire, une fille sans protection ne parle pas.
Jusqu’au jour où l’oncle voulait aussi avoir sa part, j’ai manifesté clairement mon dégoût et j’ai hurlé de désir de vouloir partir, de mourir, de disparaître.
Ainsi, j’étais heureuse qu’il m’annonce qu’il ne pouvait plus s’occuper de moi, et que je serai adoptée par un couple de personnes riches et importantes.
La vérité était que je devrais travailler sans être payée. Je devenais désormais leur fille adoptive.
Mon oncle avait gagné de quoi acheter quelque bétail, Il m’avait en quelque sorte vendu. Pourtant, j’avais à peine 13 ans et déjà de la barbelé plein de tête.

Au début, mon nouveau père était plutôt gentil avec moi, c’était inhabituel. Jusque-là, avec mon oncle je ne connaissais que des gueulardes et le bâton.
Même Madame, ma nouvelle mère, très évasée et très occupée avec sa beauté pour plaire à son époux, me donnait des gestes d’encouragement et m’accordait de larges sourires.
J’étais chargée en premier temps de m’occuper des autres enfants du couple. Les deux aînés d’un premier mariage de Soidiki et la petite sœur qu’il avait eue avec Michèle, sa femme.
Les enfants étaient à peine plus jeunes que moi.
J’étais jalouse. Ils avaient tout ce que je n’avais jamais eu quand j’avais leur âge. Des jouets et des choses inconnues pour moi, venant d’une monde d’ailleurs.
Ils pouvaient manger à leur faim, boire à leur soif, s’habiller très fashion, de la marque quoi !
Rapidement mes parents m’ont séparée des autres enfants. J’avais une éducation à compléter, me disaient-ils.
En attendant des jours meilleurs de ma rééducation, je ne mangeais plus avec la famille, mais je faisais le service en aidant Gisèle la bonne. Je mangeais avec elle et les autres.
Il est vrai, que chez mes vrais parents et mon oncle nous mangions avec les mains et nous nous servions tous dans le même plat, notre façon à nous de partager le repas.

Quelques temps après mon arrivée, mon père adoptif était muté à l’ambassade de Bosicar au Sénégal. Nous prîmes l’avion et après deux escales, nous sommes arrivés à Dakar.
C’était la première fois que je voyais un avion, et mieux encore volais dans le ventre de ce grand oiseau en métal. J’avais peur, et au départ je ne voulais pas entrer dans l’engin. J’étais persuadé que ce grand truc ne décollerait jamais du sol. Nous allions nous écraser contre un quelconque obstacle.
Rien ne fut comme prévu, l’avion se dressa comme d’usage et glissa sur les nuages vers sa destination. Jamais je n'oublierai ce moment.

A notre arrivée à Dakar, plusieurs voitures nous attendaient. L’une pour mes bienfaiteurs et le fils de Soidiki, l’autre pour les filles et moi-même. Nous étions habillés comme des princesses. Un monsieur en tenue militaire nous ouvrit la porte de la limousine et nous pria de bien vouloir embarquer. Il avait même enlevé sa casquette et m’appelait respectueusement mam’zelle ! J’étais aux anges. Mais pas pour long- temps.
La villa qui nous servait de demeure était immense. Il y avait une dizaine de chambres, un grand living, le bureau du maître, le boudoir de la maîtresse. Aux sous-sol, une grande cuisine et les chambres du personnel.
Il y avait trois bonnes et un maître d’hôtel qui faisait aussi office de chauffeur. Le jardinier n’habitait pas sur place.

Pour les enfants, ils avaient engagé une gouvernante, qui leur enseignait en même temps que les matières d’école, les us et coutumes de la bonne société..
Moi, je n’avais pas le droit d’apprendre. D’ailleurs, j’étais désormais directement « au service » de monsieur avec le privilège selon lui d'apporter les boissons fraîches, de s’occuper de la garde-robe de ses invités, de nettoyer son bureau et l’intérieur de sa voiture.
Une vraie occupation digne d’une jeune fille de la maison, fille adoptive bien sûr.
Ma chambre que je partageais avec la femme de chambre de son épouse, était également aux sous-sol avec les autres membres de son personnel.
Nous avions changé de pays et moi de statut au sein de la famille. J’étais toujours leur fille adoptive pour la vitrine. En réalité, j’étais une bonne obligée à tout faire.

Nous sommes restés presque deux ans à Dakar. Je n’avais quasiment plus le droit de sortir. Quand monsieur n’était pas là, j’étais à la disposition de Gisèle. Je n’avais pratiquement plus de contact avec les enfants ou avec madame.
Aussi je n’avais plus le droit de les appeler affectueusement Papa et Maman. Désormais, c’était Père et Mère, avec l’obligation de vouvoyer.

Ils trouvaient que je n’aurais jamais la classe pour faire partie de leur famille intime. Qu’ils s’étaient trompés. Que c’était trop tard pour parfaire mon éducation et ainsi rentrer dans leur moule.

Bien plus tard, je compris que la femme qui faisait office de bonne et cuisinière pour la famille, était aussi la maîtresse de monsieur. La relation avait débuté presque depuis leur arrivée à Dakar.
Elle était jalouse de moi et me voyait plus comme une future concurrente.

Gisèle est une femme assez belle et d’ailleurs un peu provocante avec ses yeux en forme d’amande aux couleurs de noisette grillée. Son décolleté méritait bien les honneurs qu’elle proposait.
Même le chauffeur-maître-d’hôtel profitait de ses largesses, quand monsieur était occupé ailleurs.
Gisèle jouait parfaitement son rôle de ma geôlière pour le compte de monsieur. Elle avait trop à perdre à ne pas exécuter ses ordres.
Lui, l’homme puissant, maître du quotidien et des destinées de chacun et chacune.

Au bout de quelques mois, il était nommé ambassadeur en remplacement de son patron rappelé au pays pour faire partie du gouvernement de son pays.
Nous sommes restés à Dakar un peu plus de deux ans en tout. Et après un court séjour au pays, Soidiki était nommé ambassadeur en France.
C’était une sacrée promotion, être ambassadeur dans la république Française lui donnait l’envergure de ses ambitions. Il pouvait désormais fréquenter ce beau monde dont il rêvait depuis si longtemps.
Soidiki était un vicieux. L’homme si gentil quand j’étais une petite fille se comportait de plus en plus comme un égoïste, pervers et si content de faire étalage de sa nouvelle puissance.

A l’anniversaire de son fils Dahirou, il m'avait offerte pour ses quinze ans. J’étais obligée de partager sa chambre avec lui et réaliser ses fantasmes de gamin en chaleur.
Le fils incarna bien la pomme qui ne tombe pas loin de l’arbre.
A partir de ce moment je suis devenue son souffre- douleur, obligée de répondre à ses caprices. Il m’insultait et même me frappait. Cela faisait rire son père.
« Faut pas prendre cela au premier degré » me disait-il, il est très jeune et il a encore tout à apprendre.
Et moi ? je venais d’avoir seize ans. J’étais une vieille ?

La vie était devenue impossible, je me levais à cinq heures le matin et j’avais enfin le droit de me reposer après dix heures le soir, si toutefois le fils n’en avait pas décidé autrement.
Souvent je rêvais de m’échapper, de partir loin de cette famille de dingues. Seulement, je n’avais pas de papiers, mon passeport était dans le coffre personnel du père. Personne ne partageait la combinaison.
Chaque fois que j’ai osé le lui demander, il me le refusa. Je n’avais pas besoin de passeport, puisque j’étais la fille adoptive de l’ambassadeur de Bosicar en France. Le jour où Lionel était venu parler affaires, et partager le goûter avec la famille, j’en ai profité pour partir. Tant pis pour les papiers. J’étais certaine que tout le monde était trop occupé pour faire attention à moi. J’avais dit à Gisèle, la cuisinière, que je ne me sentais pas bien, mal au ventre. Je ne sais pas si elle m’avait crue.
J’avais couru presque une heure pour arriver à la route départementale où il y avait un peu de circulation. Il pleuvait et il commençait à faire sombre.
Un type m’a emmenée et me transporta sans dire un mot à environ quarante kilomètres plus loin.
C’est là que j’ai été prise en stop par Lionel. Peut-être le hasard du destin.
Il s’est immédiatement imposé comme protecteur, j’avais déjà moins peur en sa présence. De toute façon, qu’est-ce qu' il pourrait m’arriver de pire ?

Lionel :

C’est clair, Il fallait faire quelque chose, Je ne pouvais pas déposer la jeune fille quelque part sur la route et continuer mon chemin comme si de rien n'était.
Elle était visiblement fragile, malgré la détermination qu’elle dégageait.
Aussi et sans réfléchir d’avantage, je lui ai proposé de venir avec moi, et de reparler de sa situation le lendemain à tête reposée.
Il était évident qu’en premier temps l’ambassadeur ne pouvait pas soupçonner que la fille était au secret chez moi. J’habitais dans un appartement assez vaste pour l’héberger, puis dans ma ville, il y a beaucoup d’immigrés d’Afrique et des originaires des Antilles. Personne ne se retournerait sur elle comme si c'était une curiosité.
La villa de Soidiki se trouvait bien à plus de cent soixante kilomètres de mon domicile. L’ambassade proprement dite à plus de deux cents.

Un moment j’ai pensé à me présenter à la gendarmerie ou la police pour déclarer qu’elle était chez moi. Il était évident que cette solution n’était pas la bonne, puisque son père adoptif pouvait faire valoir ses droits. En plus il bénéficiait de son immunité diplomatique si jamais Nahéma aurait eu le courage de porter plainte.
Je lui ai proposé de rester et d’attendre ses dix-huit ans, l’âge de sa majorité dans quelques semaines.

Dès le début de son séjour chez moi, j’avais défini les règles à tenir. Il n’y avait pas et il n’y aurait pas de situation ambiguë d’homme - femme. Nahéma avait sa chambre, moi la mienne. Ces deux lieux seraient des lieux privés, et respectés par l’autre. Nahéma logerait chez moi comme si c’était une nièce, voire ma fille. Je ne voulais en aucun cas la considérer comme une copine et encore moins comme une bonne à tout faire.
J’étais plus âgé qu’elle, elle me devait du respect dans une sorte d’autorité de beau-père ou grand frère. D'ailleurs, moi-même j'ai un fils du même âge qu'elle qui vit avec sa mère.
Je suis divorcé depuis plusieurs années. Je m'étais marié trop tôt et déjà père à dix huit ans. Je ne voyais mon fils que pendant les grandes vacances. Sa mère s'était mariée avec un antillais et habitait à la Guadeloupe.

Nahéma accepta avec bonheur. Il nous restait à attendre qu’une solution se présente.
En pratique, j’allais travailler comme tous les jours, Nahéma se borna à faire un peu de ménage et m’épata avec des plats qu’elle avait appris à confectionner avec Gisèle.
Le soir, je lui contai mes petites misères de la journée. Nous regardions les infos à la télévision ensemble et je lui expliquais et commentais leur contenu.
Je lui appris à compter, mieux parler, à écrire d’une bonne orthographe. C’était idyllique, nous avions quasiment oublié la véritable situation dans laquelle nous nous trouvions.
Jusqu’au jour de ce samedi matin. On sonnait à la porte de mon appartement. L’horloge dans le couloir marquait sept heures. Nahéma habillée en chemise de nuit était assise dans la cuisine. Elle déjeunait. Moi j’étais encore dans ma chambre où je m’essuyai de ma douche matinale.
Je lui dis d’ouvrir. Je m’entourai d’une grande serviette de bain et en sortant de ma chambre je lui demandais qui étaient les personnes.

C’était la police.

Joseph :

Je me prénomme Joseph. A l’époque j’avais 56 ans et j’étais commissaire de police judiciaire.
C’était à la suite d’une plainte déposée par l’ambassadeur de Bosicar que je me suis rendu au domicile de Lionel.
L’ambassadeur avait engagé un détective privé pour rechercher sa fille adoptive disparue sans laisser trace ou mot.
La police avait fait acte en main courante, mais n’avait pas effectué toute l’investiture souhaitée par ce diplomate. Ce qui justifia selon lui le détective privé.
Il lui fallait près de trois mois pour trouver la trace de Nahéma en épluchant la vie de chaque individu ayant eu contact avec la jeune fille et la famille.

Suite aux renseignements obtenus, nous avions constaté que la mineure Nahéma était bien au domicile de Lionel..
C’était en effet elle qui nous ouvrit la porte d’entrée, habillée en simple chemise de nuit. L’horloge affichait sept heures du matin.
C’est aussi à ce moment que Lionel nous est apparu. Il était habillé d'une simple serviette de bain nouée autour de la taille, pieds et torse nus.

Nous étions immédiatement persuadés que nous étions en présence d’un couple établi.
Il y avait deux chambres avec les lits défaits, mais nous estimions que cela ne vaut pas grand-chose comme preuve. Puis dans la chambre de Lionel, il y avait bien un lit de deux personnes.
Nous avons fouillé l’appartement de fond en comble en présence de Lionel, après avoir demandé aux deux personnes de se vêtir d’avantage. La jeune fille a été entre-temps transportée au commissariat.

A notre demande, elle n’a pas été capable de nous fournir les papiers de son identité. Pire, elle refusa catégoriquement de nous parler.
Entre-temps, et après la fouille, le dénommé Lionel a été également transporté au commissariat pour interrogation.
Il refusa également de parler de la jeune fille.
J’ai été obligé de transmettre à mes supérieurs que nous étions incapables de nous imposer auprès de ces personnes.
C’est l’ambassadeur de Bosicar lui-même qui s’est déplacé pour identifier formellement la fille comme étant sa fille adoptive. Il a d’ailleurs apporté ses papiers parfaitement en règle.
Malgré les résistances de la fille, il exigea de la ramener à l’ambassade. Nous ne pouvions rien y faire, elle était Bosicarienne et sous la protection de son beau-père, lui-même représentant du gouvernement de son pays. D’ailleurs le préfet en personne nous a fait savoir qu’il fallait éviter tout conflit diplomatique avec ce pays en plein développement. Il y avait trop d’intérêts communs en danger de rupture.

Une fois la fille partie, il nous resta Lionel. L’ambassadeur n'avait pas porté plainte contre lui.
Déjà au départ j’ai senti une certaine pression autour de cette affaire, mais je n’aime pas que quiconque en dehors de ma hiérarchie se mêle avec ce que je dois faire. Aussi j'ai été heureux que les charges contre Lionel aient été annulées.

Nahéma

A peine une heure après avoir été transportée d’office vers le commissariat de police, mon soi-disant père était venu me chercher. Il était accompagné d’un monsieur qui se disait le représentant du préfet.
Immédiatement, nous sommes allés à l’ambassade. Ils avaient aménagé une chambre pour moi pour me rafraîchir et m’habiller d’avantage.
Soidiki m’avait confiée à l’une des secrétaires.

Dès le lendemain, je devrais quitter l’ambassade pour retourner à Bosicar. Dès le lendemain, je devrais quitter l’ambassade pour retourner à Bosicar. - Pour être entendue par la police de mon pays, m’avait-il dit.  Si la justice Française désirait avoir ma version des faits, il transmettrait le dossier à qui de droit. Il était évident que je ne pouvais plus m’exprimer selon ma vérité. Cela me condamnait moi-même.
Pire, je risquais d’être réduite au silence définitivement.
Impossible d’accuser la famille Soidiki d’exploitation d’esclavage, d' attouchements sexuels et de viols par le père et le fils. Impossible de dire que j’étais leur chose et pas leur fille adoptive.
Je ne savais plus quoi faire. Je n’avais plus de nouvelles de Lionel, autre que :
- Lionel ? Eh bien, ton Lionel va moisir en prison. Il apprendra qu’il ne doit pas se mêler avec des choses qui ne le regardent pas. Je ne savais pas encore que c'était un mensonge.
Dans les locaux de l’ambassade, une jeune femme me présenta mon témoignage pré-écrit. Un texte qu’on m’imposait et que je devrais signer sincère et en vérité. Ce témoignage a été obtenu en présence de deux témoins, suite aux questions d’un officier de police judiciaire de Bosicarien..
Je n’avais pas le choix. Le texte était plein de mensonges et de contre-vérités.

Soidiki était peint comme un bienfaiteur, soucieux de mon avenir. Mon éducation n’a pas été à hauteur de ses espérances.
Ma fuite provoquée par Lionel, après un rendez-vous près de leur résidence secondaire en France, avait accentué ses douleurs, idem pour son épouse et ses enfants.
J’étais désormais devenue adulte et je pouvais aller comme bon me semble, ajoutait-il. De toute façon, il se ne souciait pas une seule seconde de ce qui pourrait m’arriver.
Au moment de partir de l’ambassade, l’officier me donna une enveloppe avec un peu d’argent de la part de mon père sans amour, sans foi ni loi....  

Devant moi, il préleva à peu près la moitié et me donna le reste. Il paraît que j’avais de la chance. Il y avait de quoi vivre quelques mois en faisant attention aux dépenses.
J’étais seule, je ne savais pas où aller. Je ne savais pas où planquer l’argent, je pouvais facilement me le faire voler. C’était hors de question que je m’accroche à un homme. Leur regard en disait long sur leurs intentions.

Je ne savais pas où dormir, assise sur un banc, tout en croquant un bout de baguette, je méditais sur ma nouvelle situation.
Peu après, une jeune femme s’asseyait à côté de moi.
- Je ne te connais pas, t’es nouvelle ?
- Comment nouvelle ? Nouvelle de quoi ?
- Tu ne fais pas le tapin ?
- Le tapin ? C'est quoi ?
- Mais qu'est-que tu fais ici ?
- Je ne sais pas où dormir ce soir. Je ne connais personne. Je suis épuisée. 

Il était évident que je n’avais pas envie de lui raconter ma vie. Au moins pas maintenant.
- Alors, tu ne cherches pas à travailler comme nous autres ?
- De quel travail me parles tu ?
- Toi alors ! Tu viens d’où ? Tu n’as pas compris ? Nous sommes des … disons des travailleuses sociales pour déstresser certains hommes ! Des putes quoi ...
- Vous êtes une prostituée ?
- Oui, ma chérie, une pute indépendante. Pas de mec, sauf pour mon bon plaisir. Comment tu t'appelles ? moi c'est Vicky. Et arrête de me vouvoyer. !
- OK, moi c'est Nahéma, t'as pas d'embrouilles avec les flics ?
- Pas du tout ! Il arrive de faire une petite gâterie.
- Il faut que tu sois habillée comme ça ? Je veux dire aussi court ?
- C'est mieux, c'est un peu notre tenue de travail.
Viens avec moi. Pour aujourd'hui, j'ai assez travaillé. Je t'invite chez moi.
Je souriais et je suivais ma nouvelle copine, ça ne pouvait pas être pire qu'avec ce connard qui prétendait être mon père !

Vicky :

Bonjour, je m'appelle Vicky. Je gagne ma vie en tant que péripatéticienne. Un métier vieux comme le monde, a-t-on dit souvent, mais aussi un métier répulsif malgré l'aspect matériel et parfois social.
Bref, je gagne en toute indépendance ma vie à réguler le tensiomètre des hommes de tout poil.
J'ai rencontré Nahéma dans mon secteur de travail. Elle n'avait pas bonne mine et faisait pitié. Quand elle disait qu'elle n'était pas du métier, je l'avais cru de suite. Ce qui s'est confirmé d'ailleurs dans les jours qui suivirent.
Je lui ai bien fait quelques propositions de collaboration, mais en vain. Cela ne m'avait pas empêchée de continuer à l'héberger gratuitement. Elle faisait adorablement la cuisine, était plaisante à converser sur beaucoup de sujets. Jamais elle ne me faisait de rapproches sur mon métier. Pas de questions embarrassantes comme le « pourquoi ? »
En un minimum de temps, Nahéma était devenue une sorte d'ange protecteur, Elle nous faisait penser à notre jeune âge, en ce temps-là, nous aurions pu avoir le choix, ou l'aide de faire autre chose dans notre vie.
Ce n'est pas que je me lamente, je me suis plus ou moins habituée et je me suis trop attachée à un certain confort et au luxe. Témoin ma collection de chaussures que je porte d'ailleurs rarement.
La seule chose qui me manque vraiment, c'est de ne pas avoir poussé d'avantage les études à l'école. J'étais plus souvent absente que présente. Et quand j'étais là, je ne glandais pas grand chose.
Pour beaucoup de mes camarades de métier, c'est la même chose. Je ne parle pas de quelques étudiantes, parce que elles, elles sont de passage. Et une fois réussis les diplômes, elles ne te regardent plus.
Tiens, je te donne un exemple :
Une de mes copines a été attrapée pour avoir consommé de la drogue. C'est vrai, ce n'est pas bien. D'ailleurs moi-même je ne prends pas de drogue ni je ne fume.
Bref, elle s'était présentée devant la juge qui n'avait aucune clémence envers ma copine. Une juge qui faisait, il y a à peine deux ans, encore la tapine à côté d'elle !
Elle l'avait mise en détention immédiate sans broncher. Faut pas me dire qu'elle ne l'avait pas reconnue !

Bref, mes copines de travail ne sont souvent pas des fleurs en écriture et autres paperasses.
J'avais remarqué que Nahéma se débrouillait pas mal, elle savait écrire, avait une belle orthographe, comprenait vite les textes officiels etc.
Aussi en un minimum de temps, mes copines sollicitèrent son aide.
Et chaque fois, elle était gratifiée d'un peu d'argent.
Petit à petit, cela faisait une jolie somme.
Elle a eu l'idée de faire les choses selon les règles. Elle s'est inscrite comme entrepreneur indépendant comme rédactrice. Une sorte d' écrivain public. Aujourd'hui, elle a son appartement, pas loin de chez moi d'ailleurs, et a comme principales clientes les filles de la rue.
Elle est devenue notre porte-parole.
Aujourd'hui, elle a passé son baccalauréat en candidat libre et elle va entrer en fac pour étudier le droit.
Nahéma veut devenir avocate. C'est pour nous aider plus efficacement encore.
Je dis tout ça, pour témoigner que, comme Nahéma, notre exemple, rien n'est perdu dans la vie.
Donne un peu de tes capacités à l'autre. Aide un peu ton prochain et laisse-toi aider. C'est un gage de bien- être.

Lionel :

Je crois que c'est à moi de clôturer ce récit.
En effet quelques années plus tard, mon fils qui était revenu en France métropole pour étudier le droit à l'université m'avait annoncé qu'il désirait me présenter le nouvel amour de sa vie.
Cette fois-ci c'est le gros lot, m'expliqua-t-il. Je l'aime, je veux vivre avec elle.
La fille était étudiante comme lui, stagiaire dans le même cabinet d’avocats.

Quelle était ma surprise de reconnaître Nahéma entrer dans mon appartement parisien au bras de mon fils.
C'était une surprise heureuse de taille !
Aujourd'hui Nahéma vit avec mon fils, ils sont avocats tous deux et dirigent leur propre cabinet. Puis, et c'est le plus important, ils sont papa et maman d'une superbe petit fille qui se nomme Emérancy comme la mère de Nahéma.