- Bien, Lisez d'abord le texte avec toute l'attention que vous pouvez fournir. Les questions et les réponses seront traitées après.

Max Fallard était prof de français dans le collège Léonard Cohen à Plissy, une commune de banlieue.
C'était la première année pour Max. Les collègues l'avaient averti :
- Tiens bon, ne te laisse pas faire. Ils vont vouloir te provoquer. Reste calme. Compte jusqu'à dix, même vingt, avant de répondre !

Max traversait la salle de classe. Avec son pied, il poussa ce qui semblait être un sac à dos, couché dans l'allée entre les tables. Christelle le regarda comme si elle était personnellement insultée.
- Enlève ta casquette Karim, tu connais les règles.
Max lâcha un grand soupir.
C'était presque impossible de maintenir l'interdiction de porter des couvre-chefs en classe. Certains collègues de Max estimaient que c'était un gaspillage d'énergie d'appliquer les règles venues d'en haut.
Max militait pour une discipline maîtrisée. Le collège possédait un vaste local rempli avec du matériel informatique du dernier cri.
Il en était le prof responsable. Seule une discipline entretenue pouvait éviter la vandalisme. En tout cas, il en été persuadé.

- Alors Robert, tu ne lis pas ? Y-a-t-il un problème ?
- Un problème ? Répondit Robert, Je n'ai pas de problème. C'est toi qui as des problèmes...
Et pour accentuer ses paroles, il glissa presque complètement sous sa table. Max compta jusqu'à dix et continuait sa promenade entre les rangs de ses élèves.
Priscilla était occupée à envoyer un SMS
Max posa sa main sur le bras de Priscilla et lui dit :
- Pas de téléphone portable, range-moi cette chose s'il te plaît.
- Mais c'est pour ma mère m'sieur !
- Après les cours. Tu auras beaucoup plus de temps ".
- Oui, mais je n'ai ..."
Max tendit la main vers le téléphone mobile. Inutile.
Priscilla continua quand même et en quelques secondes elle appuya sur la touche « envoi » puis rangea avec un geste éclair le téléphone dans son sac.
Elle regardait son prof avec un sourire séducteur :
- Ça va comme ça m'sieur ?

Max décida de ne pas répondre et continuait à exécuter sa tournée dans la classe.
Certains élèves lisaient, d'autres faisaient semblant, mais ils avaient au moins le journal en face d'eux.
Dofi semblait dormir. Probablement il avait travaillé jusqu'à tard dans la nuit pour livrer des pizzas.
Dofi d'origine Ghanéenne était plus âgé que les autres élèves de sa classe. Il avait déjà dix neuf ans. Dans son pays d'origine il n'avait pas eu la possibilité de fréquenter l'école comme il aurait voulu.
C'était un bon élève. Mais il était aussi celui qui rapportait le plus dans la marmite familiale. Son père n'était plus présent, il était parti avec une blanche il y a quelques mois déjà. La maman avec ses six enfants était seule, sans travail. Ils vivaient avec les allocations et la paye de Dofi.

Ce matin à la gare, Max avait pris une pile de « métro ». Un journal gratuit. Il estimait que son contenu était plus éducatif que les textes des livres scolaires. Toutes les semaines, il organisait un tour de table pour commenter l'actualité et autres articles de fond traités dans ce journal.
- Pas uniquement les pages sportives, Johnny. Lis la première page, puis la suite à la page quatorze. Comme je l'ai indiqué sur le tableau noir.
Tu peux garder le journal. Donc les articles de sport tu peux les lire pendant la pause !
Johnny lui jeta un regard foudroyant. En fait, il exigeait d' être appelé John. A l' âge de quinze ans, il mesurait déjà un mètre quatre-vingt-cinq,  il avait la forte posture de quelqu'un qui se rend régulièrement dans la salle de gym. En fait, il était le jeune sosie de son père, qui lui, s'appelle vraiment John.
John Preston. John est américain. Il était venu en France avec une copine pour traverser le pays en auto- stop. Au bout d'un certain temps, la copine était partie avec un séduisant français, propriétaire d'un van équipé comme un camping car. C'est quand même plus pratique de se promener avec son lit !
John avait rencontré la mère de Johnny dans le métro. Elle chantait des chansons de ses compositions.

Il y a quelques semaines, Johnny s'était fait tatouer. Sur son avant-bras gauche, on pouvait lire : « I want to fuck you »
Même pas capable de s'exprimer en français.
D'ailleurs, Johnny prenait un malin plaisir à parler comme un américain. Il parlait l'anglais couramment grâce à son père.
Cette 3ème était aussi un groupe raisonnable, mais Johnny était en permanence sous tension. Un fusible dans un baril de poudre
 
Lise était bonne élève en presque tout, une fille sans problèmes. Elle échangeait parfois des bouts de papier avec Maria, sa copine. Mais Max les ignorait volontairement.
Puis les emmerdes commençèrent.
Tout à coup Max trébuchait. Il avait juste vu Johnny rapidement retirer sa jambe.
Il tomba en s'appuyant comme il le pouvait sur deux tables bordant le couloir des élèves. Il se levait avec difficulté. Une douleur irradiait la région de son coccyx.
- Tombé monsieur ? Johnny regardait Max avec un sourire moqueur.
Quasi toute la classe se mit à rire avec Johnny.
Max se traînait péniblement vers son bureau devant les élèves rigolards. Il soupira profondément quelques instants.
- Eh bien, dit-il, vous avez tous lu l'article. La première question que je voudrais poser est ...
Il regarda autour de lui. Certains élèves le regardèrent comme s'ils voulaient dire qu'il fallait mieux abandonner la question. Les autres continuaient à lire.
Johnny se penchait vers son copain Mehmet et lui chuchota quelque chose à l'oreille.
Max le regardait droit dans les yeux.
- Johnny, Quel est le message principal de l'article ?
- Baratin de chiotte répondit Johnny.
Max comptait jusqu'à vingt cette fois -ci. Il décida de ne pas réagir, au moins pas pour l'instant.
Il ignora le garçon, et reprit son cour.
C'était la dernière heure de classe de la journée. Max clôtura et avec un « à demain » unilatéral, les élèves partirent du local sans réponse.
Quand Johnny passait devant lui, comme d'usage en dernier, Max l’arrêta avec son bras.
- Non, pas toi !
- Ah, bon, et pourquoi ? J'ai autre chose à faire qu'à écouter tes conneries.
Max se mit en face de Johnny. Il regarda sa montre : Quatre heures et quart.
- Si c'est nécessaire, je resterais ici jusqu'à ce que l'école soit fermée.
Johny s'était légèrement reculé.
Max entama un monologue sur ce qu'il voulait à l'école, la formation, comment il voyait l'avenir avec ses élèves.
Johnny haussa les épaules et bougonna :
- Qu'est ce que ça peut me foutre ?
Max poursuivit la leçon de cet après-midi. Il expliquait une nouvelle fois ce qui était prévu.

- Le genre de réponses que tu m'as donné pendant les cours, je ne peux vraiment pas l'accepter.
- Mais je pense que ce sont des conneries, répondit Johnny.
- Je ne t'ai pas demandé ton opinion personnelle, tu le sais très bien. Tu n'as même pas lu. Comment tu peux dire que ce sont des conneries ?
- Hé, mec, je ne comprends rien de ce que tu veux me dire. Puis bouges-toi, je me casse maintenant.
- Ok Johnny, si tu ne veux pas ou ne peux pas comprendre, je suis obligé d'accepter. Tu peux partir de suite, mais pas avant de t'excuser pour ton comportement.
- Quoi ? Des excuses ? Pourquoi faire ?
- Parce que tu perturbes la classe. Tu es grossier, puis j'ai bien remarqué que c'est toi qui m'a fait tomber.
Johnny regardait Max avec un sourire de brigand.
Max comptait cette fois-ci jusqu'à trente et gardait le silence encore quelques instants.
L'élève récalcitrant s’avançait vers la porte et déclara solennellement :
- Je dois vraiment y aller.
- Pas question, tu restes là. D'abord des excuses !
Johnny faisait comme s'il ne l'avait pas entendu et s'avança pour quitter la salle. Max se posta devant lui. Il sentait que ses jambes étaient fragiles, le sang lui monta à la tête.
- Punaise, qu'est-ce-qu'il m'arrive, pensait-il. Quand même, ce connard va d'abord faire ses excuses. Il ne faut pas que je cède maintenant !
C'était tout ce qui importait maintenant.

- Reste calme, reste calme, se disait Max,
Johnny essayait de le repousser, mais Max était ancré sur le sol comme un socle inébranlable.
- Eh bien putain, mec, exclama Johnny, avec toi il y a toujours des conneries. Tu devrais la mettre en veilleuse. C'est mieux pour tes nerf et ta santé !
Max retenait le garçon comme il le pouvait. Puis il le repoussait vers l'arrière.
C'est là que Johnny tomba sur la table dernière lui. Il se blessa sérieusement à la tête. Il perdait beaucoup de sang.
Max courut vers l'infirmerie pour chercher de l'aide.

- C'était une façon très regrettable d'agir, commenta le principal.
Max regarda le principal du collège.
- Je ne pouvais rien faire. Il est tombé.
- Tu l'as jeté en arrière oui ! Il me l'a dit.
- Je l'ai repoussé à sa place. Nous n'en avions pas fini et …
- Un bras cassé ! Le principal l'interrompait, J'espère qu'ils ne porteront pas plainte. Ce n'est pas bon pour l'école et encore moins bon pour toi !
- Il s'est comporté très agressivement, se défendait Max. J'ai réagi comme n'importe qui d'autre.
Le principal regardait avec mépris ses lunettes de lecture.
- C'est votre métier de maîtriser ce genre de situations. On ne frappe pas un élève. Vous allez devoir rencontrer les parents.
- Mais je n'ai pas frappé. Je l'ai poussé !
Ouais, je ne sais pas ce que ses parents font. Je ne connais pas trop les parents.

Max resta malade quelques jours.
Après le retour à l'école, il avait l'impression que ses collègues le regardaient différemment.
Aucun commentaire sur Johnny Preston, même pendant la pause-café, Max a été particulièrement surpris que le sujet ait été explicitement évité en faveur de thèmes tels que la météo, les catastrophes à l'autre bout du monde, les chiens écrasés dans le pays etc.
Il retrouvait la troisième dans sa classe. Johnny Preston prônait son bras plâtre peint de tracés multicolores et le posait avec un coup très lourd sur la table.
Il était remarquablement calme. Probablement le calme avant la tempête.
Lorsque les élèves furent sortis de la salle de classe après la sonnerie, Johnny s'approchait de Max :
- Mon père veut vous parler.
- Euh ... ouais, c'est ... euh, eh bien, normal ... Je veux dire ... euh, les parents sont toujours les bienvenus, mais j'ai peu de temps. La semaine dernière, j'étais malade ... Je te donnerai un rendez- vous demain. Il va y avoir une réunion de parents, je crois.
Johnny hocha la tête en signe de « bien reçu »
Les jours d'après, la routine de l'enseignement ordinaire s'était rétablie.
Max était heureux, les élèves se comportaient mieux. Ce n’était pas encore parfait, mais il y avait un début. C'était surtout Dofi qui avait défendu Max.
Max habitait à une quarantaine de kilomètres de l'école.
C'est pour cela que Max était tous les soirs pressé de rentrer. Il s'était engagé à prendre sa femme à son boulot, puis leurs deux jumelles chez la nourrice.
Ce qui réduisait les possibilités de rendez-vous avec les parents.
Puis un soir, une réunion des parents d'élèves était prévue par le principal. Les profs étaient tous présents par obligation.
Max aperçut le père de Johnny, qui était venu lui aussi.
- Merde, le rendez-vous ! Il n'y pensait plus !
John Preston avait repéré Max. Il lui faisait signe et s’avança vers lui.
- On a encore quelques minutes de temps avant que tout le monde n'arrive. Discutons un peu, voulez- vous ?
Max regarda l'homme. Il était impressionnant. Le torse d'un body builder, des muscles partout...
Max sentait la transpiration couler sur son dos. Le père de Johnny allait bientôt être là tout près devant lui,.
Il lui fallait peu d'imagination pour savoir ce qu'il risquait d'arriver.
- Je ne porterai pas plainte pour mon fils, déclara le père. Je crois que dans ce cas, c'est inutile et injuste.
- Je crois que je ne me sens pas bien, déclara Max.
Il faut que je m'échappe ! Le mot résonnait dans sa tête, mais en même temps il savait que ce n'était que temporaire.
Preston mit son énorme main sur le bras de Max, comme s'il voulait en juger la fragilité.
En une fraction de seconde Max avait vu une ambulance en face de lui, un hôpital, les médecins, les infirmières. La grande angoisse....
- Professeur Max Fallard ?
Les mots émergeaient d'un brouillard.
- Oui, c'est moi répondit Max, totalement soumis à la situation.
Il ouvrit les yeux et voyait à nouveau le père de Johnny. Il le tenait toujours par les bras.
- Oh la la, Monsieur le professeur, restez avec nous !
Je viens juste pour vous dire que mon épouse et moi aimerions vous remercier et vous féliciter d'avoir réagi avec fermeté aux agissements de notre fils.
Toujours une grande gueule, rien n'est bien avec lui !
Il était temps que quelqu'un lui donne une leçon de savoir-vivre. Vous l'avez fait. Il vous respecte maintenant. J'en suis sûr.
Moi, je suis son père. Je n'arrive pas à faire ce que vous avez fait. John Preston leva son bras et tendit sa main à Max.
- Merci, merci pour mon fils !

Max sourit un peu timide.
Quelques instants plus tard il se regardait dans le miroir du vestiaire des profs. Il regardait autour de lui, il y n'avait personne.
Puis s'adressant à son reflet dans le miroir :

- Toi, alors ! Tu m'étonnes tous les jours !