Marie de Mampikony


Comme c’était la mode à l’époque, j’ai voyagé en stop au gré des directions qu’on m’a proposées. C’est comme ça que j’arrivais à Lyon puis à Marseille.
Pour me nourrir et avancer, j’ai travaillé d’ici et là comme pompiste à une station d’essence, un coup de main lors d’un déménagement, mais aussi en tenant la main pour que les gens se séparent de quelques pièces de monnaie en ma faveur. Puis sur un bateau comme commis et larbin de cuisine.


C’est ainsi que j’arrivais à Madagascar. J'ai tombé immédiatement amoureux de ce pays. J’ai débarqué avec le peu de solde de ce qu’on me devait. C’est là que j’ai rencontré Marie dans un tout petit hameau à environ 25 km de Mampikony dans la brousse du nord-ouest de l’ile.
Je voulais traverser le pays du Nord au Sud.
Je n’avais aucune idée de la difficulté d’entreprendre une telle expédition.

Quel doux souvenir de Marie, une beauté malgache dont la seule préoccupation était le bien-être de mon humble personne.


Je lui avais parlé de Clara, du bébé et de ma tristesse. Elle m’avait dit me comprendre et ne me posait aucune question.

J’ai abandonné la longue marche et je décidais de rester. Rien n’était trop fatiguant pour elle. L’eau était à une demi-heure de marche, mais cela ne l’empêcha pas d’y aller tous les jours et même parfois deux fois pour emmener à même l’épaule deux bidons de chacun près de vingt litres et reliés par un bâton.
Il était hors de question qu’elle acceptât mon aide. Sa fierté en aurait pris un coup fatal en rapport des autres femmes du village.
Nous chassions le porc sauvage et mangions le hérisson avec un nez comme celui d’un cochon. Nous pêchions des crabes géants et des crevettes d’eau douce. Nous cultivions du maïs, des bananes et un peu de riz dans une partie de terre inondée près de la rivière.
Mais aussi du manioc et le café que nous torréfions dans une vieille poêle sur un feu de charbon de bois.
Nous avions des zébus et des poules. Puis nous buvions du betsa betsa, une boisson qui soûlait sans le savoir.
Marie faisait l’amour comme elle mangeait, avec volupté et sans artifice inutile.
Elle mangeait avec ses doigts en portant les graines de riz à la bouche.


Nul n’avait besoin de se cacher. La baignoire, c’était la rivière, ce qui est bon pour le linge est bon pour le corps.
Nous nous lavions le dos et les cheveux entre nous. Les femmes chantaient en tapant le linge sur une pierre.
Plus loin, les hommes pêchaient avec une flèche en bois. Le poisson sentait bon grillé.
Le soir, nous avions droit au concert des lémuriens, des petites primates qui vivent à Madagascar.

Les lémuriens (ordre des Lemuriformes) forment un clade de primates strepsirrhiniens endémiques de l'île de Madagascar. Leur nom dérive des lémures (des fantômes ou esprits de la mythologie romaine) en raison de leurs vocalisations rappelant les bruits attribués aux fantômes, de leurs grands yeux réfléchissant la lumière et des habitudes nocturnes de certaines espèces. Bien que les lémuriens soient souvent confondus avec les premiers primates, ils ne sont pas les ancêtres des primates anthropoïdes (singes, grands singes et humains) avec lesquels ils partagent des caractères morphologiques et comportementaux trouvés chez les primates primitifs.

Il n’y avait pas d’électricité, mais nous avions des lampes à pétrole. Le pétrole était fourni par le chinois qui passait une fois tous les mois. Il faisait du troc pour vendre ailleurs.
De toute façon nous nous couchions tôt. J’ai visité un lac avec des crocodiles que j’ai vus à moins de vingt mètres. Je me suis baigné au cours de ma balade dans une eau de mer phosphorée le soir. Il y avait comme une aura autour de mon corps. Il faut le voir pour le croire. J’ai mangé des fruits sauvages que je n’ai plus jamais retrouvés ailleurs.

Déjà à cette époque, les villages commençaient à se vider par l’attrait de la ville. Le pays était pauvre, mais tant que les gens pouvaient se contenter de ce que la nature proposait, il n’y avait pas de faim dans les villages. Dans la ville il ne pousse pas grand-chose, sauf peut-être le désespoir. Marie était la fille d’une célébrité du village pour ses connaissances des plantes et leur pouvoir de guérison.
Marie avait pris la relève après avoir été pendant des années et depuis son plus jeune âge, initiée par sa mère. Un jour, je suis tombé malade. J’étais dans le grand bourg de Mamikony où il y avait un dispensaire avec un docteur. J’étais mal, je vomissais et j’avais des petites tâches sur mon corps. Marie était avec moi. Malgré sa présence et son savoir, je n’avais pas trop confiance en ses pouvoirs. Je préférais adjoindre à son action un médecin qualifié.
Le toubib avait quelques difficultés à établir un diagnostic. Il me proposa de rester un peu dans le dispensaire pour voir l’évolution des symptômes.
Marie ne m’avait pas quitté. Elle s’installait autant qu’elle pouvait devant la pièce où se trouvaient les lits des malades. Au bout de deux nuits je n’étais pas mieux. Les cachets du toubib ne me faisaient strictement rien. A sa demande, Marie fut alors autorisée à rester la troisième nuit à côté de mon lit.
Toute la nuit, elle me caressait, lavait mon corps entier avec une purée verte de différentes feuilles. Elle murmurait tout le temps quand ses mains étalaient la masse.
Au petit matin, je suis tombé dans un profond sommeil. Elle m’avait couvert d’un drap et défendait à quiconque de me réveiller ou faire du bruit inutile. À la fin de la matinée, je me suis réveillé.
Je me sentais en forme, certes encore un peu faiblard, mais en forme. Je n’avais plus de petites tâches. Le toubib m’auscultait et constatait que je n’avais plus rien. Il regardait Marie et lui exprima son respect.

Un autre jour, j’étais à Diego pour me balader et rencontrer quelques marins ou militaires en ville. Histoire de savoir ce qui se passe en Europe. Les nouvelles étaient souvent déjà réchauffées, mais c’était aussi une occasion de se faire offrir une bière bien fraîche. Le soir, j’avais suivi quelques légionnaires qui partaient voir les filles.
J’ai rencontré Isabelle. Elle était une métisse Chinois et Sakalave.

Il faut être fou de dire non à une fille comme elle. Puis Diego Suarez se trouvait à plus de cent cinquante km de mon village. Qui peut savoir ? Il faut presque deux jours de taxi-brousse pour y arriver !
Trois jours après, j’étais de retour. Marie m’attendait. Visiblement elle n’était pas contente de me voir.
Elle me balançait des mangos trop murs dans la figure en me hurlant dessus :
- t’as couché avec une pute ! Tu veux me salir maintenant ? Tu me fais honte devant mes sœurs ? Devant mon père ? Je ne suis plus en paix grâce à toi. Puis ma mère, que doit penser ma mère ?
J’étais trop occupé à éviter les mangos pourris pour lui répondre. D’ailleurs je n’avais pas grand-chose à dire. Le soir j’ai dormi chez son frère. Il me tapotait l’épaule et me rassurait :
- Marie sait ces choses. Elle le voit, mais ne t’en fais pas, elle va se calmer. Le lendemain, j’avais à nouveau le droit de venir m’installer dans sa case. Marie m’aimait encore et moi j’aimais Marie. Elle était Malgache et moi l’étranger.


Je le savais, quand le moment sera arrivé que je serais dans l’obligation de partir, elle choisira de rester.
Elle avait raison. En France elle se serait fanée, perdant son éclat, sa beauté et son parfum au fruit de coco. J’ai été son homme pendant plus de quatre années. Et j’en suis fier.

Mon départ de Madagascar a été accéléré par les mouvements politiques et de pouvoir au début des années soixante-dix. Je ne faisais pas de politique. Je n’avais rien compris de ce qui se passait dans ce pays. Il était question d’un jeune militaire qui avait pris le pouvoir.
La France donc les Européens ont été mise sur le banc des méchants à cause de la colonisation jusqu’en 1958 par la République Française.
La France évacuait certains de ses citoyens ainsi que les citoyens des pays amis. Surtout celles et ceux qui n’avaient pas d’utilité pour le nouveau pouvoir. C’est ainsi que je suis arrivé en France parce que l’avion s’arrêta à Paris. Je n’avais pas opté pour continuer jusqu’en Pays Bas.
Paris était toutefois au-dessus de mes faibles moyens. Et à nouveau, le destin me força de suivre la route des hasards du destin.