L’été, pendant les vacances, mon ami Dolf et moi partions ensemble quelques semaines en vélo. Nous dormions souvent chez un paysan dans le foin ou la paille. En général, nous faisions environ cinquante km par jour. Pas en ligne directe mais au gré de nos envies et rencontres.
Les rencontres, c’était souvent des filles. En effet, nos promenades avaient en dehors de la découverte culturelle et géographique de notre pays, le désir de faire des connaissances.
Ce qui nous intéressait, était le jeu de paroles. De la discussion jaillit la lumière. La lumière fait sourire les gens.
Il nous arrivait d’être invités par un paysan pour partager le repas du soir. C’était toujours dans la bonne humeur.
Pour nous les citadins, c’était nouveau. Nous découvrions la vie d’une façon différente. Quelques fois, nous restions un peu plus qu’une simple nuit.
Dans la journée, nous aidions un peu notre hôte dans son travail. C’est comme ça que nous avions fait du foin, nettoyé un poulailler, et nourri des cochons. Juste pour notre plaisir de faire autre chose.
Parfois, il y avait des jeunes de notre âge pour faire la fête. Ce n’était pas toujours dans le foin que nous dormions ! Quand même ! Il y n’avait qu’Dolf pour s’évader ainsi. Les autres copains nous voyaient comme des curieux. Tant pis pour eux, ils ne sauront jamais ce qui leur avait manqué.

Mon argent de poche, je le gagnais chez un épicier-grainetier qui habitait et exploitait son commerce dans le seul moulin de la ville d'Utrecht.
Pendant mes vacances scolaires et une partie de mon temps libre, j’étais chargé d’effectuer la livraison des commandes avec une motocyclette Puch équipée d’un dispositif de porte-bagage avec panier en osier devant. Parfois je venais le soir pour aider à transporter les sacs de céréales et farine au premier étage. Le boulot se faisait en partie électrique par une sorte d’ascenseur à cordes. Je devais réceptionner et transporter le sac de bien plus de cinquante kilo à dos vers son emplacement de stockage.

Il m’arrivait aussi de faire le marchand. J’aimais ça. Dans sa boutique, tout était vendu en vrac. Chez lui on pouvait acheter l’huile en petit quantité. La mesure était faite dans des récipients en étain. La farine et autres dérivés des céréales au poids. Même cinquante grammes ! Avec la paye, je pouvais régler les consommations pour une copine que j’avais pêchée avec mon copain Dolf  lors de nos tours de piste en centre ville. Nous avions toujours le même trajet. D’abord trottoir gauche au niveau de Venetia le marchand de crème glacée à l’italienne, puis jusqu’au croisement aux feux tricolores, traverser, puis retour sur le trottoir de droite. Parfois nous faisions demi-tour si les filles à aborder arrivaient en face de nous.
Les filles se promenaient la plupart du temps par deux. Notre jeux était de s’approcher le plus possible derrière elles en leur adressant quelques mots doux et souvent totalement stupides, accompagnés d’une invitation pour aller déguster un coca ou autre chose.

Ce système n‘était pas totalement au point, souvent après avoir tourné pour des prunes une vingtaine de fois nous rentrions bredouille avec une halte à notre snack-bar préféré. Le patron commençait à vendre des quarts de poulet qu’il achetait chez un fermier. C’était à l’époque encore des poulets avec du goût ! Le système d’élevage dit « en batterie » n’était pas encore répandu. J’aimais bien ces morceaux de poulet et sa façon de les préparer. Il cuisait les morceaux d’abord dans un bouillon jusqu’à presque cuits. Après refroidissement, il les badigeonnait avec un mélange d’œuf battu, de crème et d’épices « hot ». Puis il les tournait dans un mélange de chapelure et de farine. Il gardait ces morceaux dans un endroit fortement réfrigéré pour que la chapelure tienne bien à la chair.
Il suffisait de plonger un ou plusieurs morceaux dans l’huile de friture pendant cinq à dix minutes et le tour était joué.

En ce temps, je voyais du business partout. L’histoire des quarts de poulets m’intriguait. Le lendemain, avec la motocyclette de mon patron j’allais faire un tour à la campagne. Histoire de découvrir des poulets bien en chair et pas trop grands. Puis j’allais voir le patron du snack et je lui fis une offre en dessous du prix qu’il payait. Il était d’accord pour m’en acheter pour commencer vingt poulets entiers. Me voilà de retour chez le paysan, qui m’avait gentiment invité dans sa cuisine pour boire le café puis conclure la transaction.
Le patron du snack m’avait payé d’avance, aussi j’avais de quoi régler le paysan.
Une fois arrivé dans le hangar où logeaient ses poulets, il me fit signe en me disant :
- Voilà les poulets, donne-moi le panier et je te les mets dedans.
Ahuri je le regardais :
- Ils sont vivants !
- Ben oui, encore heureux !
- Mais je croyais que vous me livreriez les poulets déjà plumés et vidés !
- Ah, c’est possible. Il me regardait avec un regard pas trop sympa :
- Mais pas avant demain. En plus, ce sont tes poulets, il faut les nourrir ce soir, donc il faut que tu me payes la nourriture. Et aussi le frais d’abattage.
Il m’avait fait le calcul, les poulets devenaient trop cher, même plus cher que les poulets achetés par le patron du snack lui-même.
Je décidai de les ramener vivants. Tuer un poulet ne doit pas être sorcier. Plumer non plus. Et pour le vidage on verra bien.

C’est comme ça que j’arrivais chez mon copain Dolf. Chez lui au fond du jardin, il y avait un abri pour le matériel de jardinage. Nous avons transporté les poulets enfermés dans le panier de la motocyclette dans l’abri pour commencer le massacre.
Je ne savais pas comment tuer un poulet proprement. Dolf non plus. Les poulets couraient partout dans l’abri.
Et quand sa mère, curieuse de savoir ce qui se passait ouvrit la porte, c’était carrément la catastrophe. Les poulets sortirent de l’abri comme un seul bloc.
Il y en avait partout dans le jardin. En plus au bout de quelques minutes, ils commençaient à picorer dans les salades comme si de rien n’y était. Au bout de deux heures nous avions attrapé les poulets.
Le beau-père d’Dolf nous avait proposé de les tuer, mais pour le reste je devrais me débrouiller. C’est comme ça, que chaque fois qu’un poulet a été attrapé, il passait dans les mains du beau-père de Dolf avec son petit canif.
Le soir j’avais ramené les poulets chez le patron. Avec plumes et pas vidés. Je lui expliquais que c’était la dernière fois. Puis le prix convenu c’était pour des poulets vivants, le fait qu’ils étaient déjà tués c’était un cadeau.
Il n’avait plus souhaité pendant de longues semaines que je vienne dans sa boutique.
D’ailleurs je n’en avais pas trop envie non plus.