La nuit est tombée, Lucien est tout content, il a passé son permis de conduire il y a quelques heures.
Tout s'est passé parfaitement et hop, maintenant le petit bout de papier magique est dans sa poche. Ses parents sont sympa : ils lui ont acheté la voiture d’occase qu'il avait découvert dans les petites annonces publiées sur internet.
Un peu vieille, mais avec une caisse repeinte comme il faut. Une belle limousine avec du cuir à l'intérieur. Le prix était plus que correct. Ces grosses bagnolles se vendent moins bien que les petites citadiennes. En plus la caisse roulait à l'essence ....  

Le voilà parti pour aller faire un tour.
La grosse bagnole file à toute allure sur les routes secondaires en état plus que discutable de la campagne. Les amortisseurs fatigués en prennent plein les ressorts, Lucien a du mal à garder son cap. Un camion en face. Lucien freine, les roues se bloquent, nuage de fumée. Par chance, la voiture reste droite. Lucien pousse un soupir de soulagement, l'histoire aurait pu se finir là.

L'imposante berline continue sa route... Lucien commence à se détendre et à oublier l'incident survenu quelques minutes plus tôt. La voiture est vraiment confortable.
Son attention se relâche, il commence à rapper de sa voix de casserole un texte improvisé :

- Rouler confortable dans ma caisse,
Je fonce sur la route en liberté,
J'appuie sur la pédale sans cesse.
J'aime faire rouler les dés,
Sans savoir où on va,
Et pourquoi on y va.
Je suis sur la route,
j'en ai rien à foutre...


Insensiblement, Lucien appuie toujours plus fort sur l'accélérateur, il est déjà à 160... sur une route limitée à 90, Lucien jubile dans son univers, il crie plein de confiance dans un trop plein de délire :

- Je n'ai pas peur de mourir,
Oh mais, juste avant d'en finir,
Mais avant je vivrai ma vie,
Vivre ma vie, vivre ma vie.


L'ambulance file sur la route déserte à la rencontre de l'accident : une voiture dans un fossé, au moins un blessé grave, accident probablement causé par la vitesse, peut-être aussi par l'alcool. Le conducteur est jeune... C'est tout ce que le médecin du samu sait pour l'instant. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard.
L'ambulance se gare à quelques mètres de la voiture accidentée. Le conducteur a heurté le pare-brise, malgré sa ceinture, avec une violence suffisante pour le faire exploser.
Du sang. L'urgentiste en a vu d'autre, mais il ne peut retenir un haut le cœur à la vue de ce jeune homme défiguré. Il écarte un badaud choqué qui tente de lui expliquer que...
- c'est affreux-mon-dieu... si jeune... il n'a rien vu...  juste entendu un grand bruit... rien vu du tout... mon dieu c'est affreux... juste un grand bruit...

Arrivé près du corps, le médecin n'a plus qu'à constater un profond coma. Il respirait encore, mais c'était extrêmement faible. Comme il n'y avait peu d'illusion à avoir quant à l’espérance vitale du jeune homme, il  fallait organiser un transport rapide.
Il fit extraire le corps sans attendre pour le charger dans l'ambulance.
Le médecin urgentiste de garde constata le décès à l'arrivée à l’hôpital. Conscient de son devoir, il fallait désormais vérifier si le défunt avait émis des objections vis-à-vis du don d'organe... et voir avec la famille si il existe un non-vouloir des dons d'organe.

Une autre course contre la montre commença... Lumière blanchâtre, Marcel, 61 ans, se réveille en même temps que Axel, 17 ans.
Ils vivront... cela ne rattrapera pourtant pas complètement le gâchis opéré par ce conducteur imprudent une nuit d'automne.
Avec un peu de chance, le rein et le cœur de celui-ci vivront vieux.
Espérons que les heureux receveurs en prendront soin, et éviteront d'exposer leur désir de liberté à des pulsions regrettables.

L'avenir n'est que ce que tu en fais..;

Illustrations d'après les oeuvres de Frans Greenen (Just Frans) .