Kathleen


Elle avait mon âge et était en fuite. En fuite de ce mec, son mari, qui selon son récit, la frappait.

Elle cherchait à louer une chambre.
En Hollande (et ailleurs) et encore maintenant, certaines personnes gagnent de l’argent avec les misères de l’autre.
Le jeu consiste à donner la même adresse d'un studio ou d’une chambre à louer à au moins une dizaine de personnes. Chacune des personnes se voit facturer la prestation de l’agence. Sur le contrat et en petits caractères au verso était signalé que si la chose n’était plus libre, l’agence déclinerait toute responsabilité.
Il appartient au bailleur de signaler par courrier recommandé le changement de situation. La poste ayant besoin de 2 à 3 jours pour acheminer la lettre, l’agence pouvait filer l’adresse à plusieurs pigeons.

C’était le cas de Kathleen et de moi. Nous nous sommes rencontrés tous deux dans l'agence. Nous décidâmes de se présenter en même temps chez le bailleur. La chambre était confortable. C’était en fait un petit studio avec douche et WC séparé. Il y avait même un coin cuisine.
Meublé d’un lit de deux personnes, de deux fauteuils en rotin, d’une table, de quatre chaises et d’un placard encastré pour les fringues.
Le monsieur nous avait visiblement pris pour un couple. Ce qui nous faisait rigoler en douce. Quand la question arriva
 - Est-ce que cela vous plaît ? Kathleen me regardait et moi je regardais Kathleen. Elle me faisait le signe affirmatif. C’est comme ça que nous avons loué la chambre ensemble.

Kathleen et moi nous avions l’esprit d’évasion. Très vite, nous avions libéré le studio et entrepris un voyage en Espagne. Le pays était encore sous l’autorité de Franco. Nous avions dormi dans un grand hôtel à Madrid sur la Grande Avenue.
Le soir avant de se coucher nous prenions un bain dans une énorme baignoire que nous remplissions avec de l’eau et un vin pétillant espagnol qui avait quelques mémoires du champagne. C’était pour faire des bulles. La bouteille était vendue pour le prix d’un coca en Hollande. Et puis le coca c’était pour boire.

Un soir en ville, un ou plusieurs pickpockets nous ont volé nos papiers et les sous dans ma veste que j’avais mise sur le dos de ma chaise. Chaise que je n’avais pas quittée. La suite fut que nous nous trouvâmes chez les flics espagnols, avec leur chapeau ridicule. Ils n’étaient pas commodes du tout et ne voulaient pas nous comprendre malgré mes efforts en Anglais et un peu en Français. 
Puis renseignements pris par les flics, nous n’avions également pas les moyens de payer la note de l’hôtel avec toutes ces bouteilles de vin pétillant et pour cause, notre argent venait d’être volé ! Nous étions accusés de grivèlerie. Les flics espagnols me faisaient comprendre qu’il fallait mieux avouer notre crime.
Je leur disais que je n’étais pas coupable, que j’étais de bonne foi. Nous étions des victimes. L’un des flics m’avait fait comprendre en mauvais anglais que je n’avais pas le choix. Si j’avouais, il promettait de laisser tranquille Kathleen. Je faisais deux ou trois mois de prison et j’étais libre de rentrer dans mon pays.
Si non, Kathleen pouvait avoir des difficultés dans sa cellule gardée par ses collègues masculins. J’étais hors de moi.
 - D’accord, je vous dirai ce que vous voulez, mais pas à vous. Je veux voir votre chef. Je veux voir le commissaire. Le flic mauvais me faisait :
 - Si si, et m’emmenait dans le bureau du chef. Dans le bureau, j’exigeais la présence d’un membre du consulat Néerlandais. Jamais je n’avais l’intention d’avouer des faits inexistants. Il me fallait un témoin officiel pour dénoncer les agissements de ce flic. Nous avons été hébergés à titre gracieux encore pendant 48 heures. La nourriture était excellente, mais trop peu. Plus tard, on m’a dit que c’était l’ambassade du Pays Bas qui nous nourrissait. Je pense que nos gardiens se servaient au passage. L’ambassade avait aussi payé les notes du restaurant et de l‘hôtel, nous filant un peu d‘argent, deux billets d’avion pour Amsterdam, puis un passeport provisoire pour rentrer aux Pays Bas.
A l’aéroport, nous nous sommes fait rembourser les billets au trois quart de leur valeur pour profiter d’un voyage retour en auto-stop.

Nous n’étions pas si pressés de rentrer. Profitant d’une escale de trois jours à Avignon puis de quelques semaines à Liège en Belgique, nous sommes retournés en Hollande. Après avoir tourné en rond pendant quelques temps, à ne pas savoir où aller, nous nous sommes finalement installés à Driebergen près d’Utrecht dans un mobile-home sur le terrain d’un ancien camping. C’était assez chouette, nous avions même un petit jardinet devant, tout le confort en intérieur.
C’est à cette époque que j’ai rencontré John Fire et son groupe the Rudows. John Fire était son nom d’artiste. Lui et son « band » jouaient principalement la musique des Beatles, des Stones, des Moody Blues et autres groupes à la mode. C’était bien fait. J’aimais suivre ces garçons et je m’étais lié d’amitié avec John. A plusieurs reprises, il m’arrivait d’organiser des soirées de concert ou de boum avec l’aide de leur groupe. J’avais trouvé une nouvelle occupation qui pouvait même m’accorder quelques petits bénéfices.
J'étais avec Kathleen depuis trois mois ...

C’est lors d’une visite dans une surface de vente des instruments de musique que j’ai rencontré Bennie, chanteur de Mouz Mouz and the Apples.
Le nom du groupe était simpliste mais marrant. Il suffit de tourner le mot Mouz et on obtient Zoum. Et que fait un beatle, un scarabée, quand il mouve ses membres? Il fait Zoum zoum.
Puis la pomme, apple, pour le logo des disques des Beatles. C’était un gentil quartet de musique transformé en sosie des Beatles sans avoir leur talent bien sûr. Quoique les garçons aient vraiment du chien, surtout Bennie. Je m’étais imaginé qu’ils avaient besoin d’un « producer », un manager. Alors je m’étais proposé. Nous avions organisé une réunion dans la cave où ils répétaient. C’était l’une des caves qui se situent en-dessous des rues et des maisons au bord des nombreux canaux, « grachten« , qui sillonnent la ville d’Utrecht. Ces caves étaient jadis utilisées comme lieu de stockage des marchandises transportées par des péniches. Libérées et nettoyées, elles étaient louées ou prêtées à des associations, et autres activités.
Il y avait même déjà quelques commerces comme une crêperie, un bistrot de jazz ou piano-bar.

Je fus accepté comme manager de leur groupe, j’assurais la maintenance des instruments de musique et de la sono. Je devais trouver des lieux de concerts les vendredi et samedi soir et éventuellement le dimanche après-midi. Sur la recette, les quatre musiciens touchaient chacun quinze pour cent et moi, le reste c’est-à-dire quarante pour cent. On jouait dans les paroisses où le curé organisait des bals le samedi soir pour que les jeunes restent un peu sous sa surveillance.
Ce genre de soirées était largement subventionné par les parents. Même certains pasteurs avec des pensées plus libérales se mettaient aussi à l’idée. Pour les autres, ils étaient encore solidement accrochés à la lecture de la Bible et autres livres saints comme divertissements proposés. Les recettes n’étaient pas énormes, il nous restait à peine quelques guldens à la fin de la soirée.

Très vite, je commençais à organiser nos propres concerts. Il suffisait de louer une salle et de vendre les droits d’entrée. Les mains étaient tamponnées avec un tampon de l’un de nos sponsors. C’était eux en général qui payaient la location. Nous étions l’un des premiers groupes de musique à solliciter la main généreuse des entreprises comme des snack bars, des bars et cafés à thème et des vendeurs d’instruments de musique. Il me semble même que j’ai lancé cette idée en premier. En contre partie, nous mettions des panneaux publicitaires dans la salle. Les copines et copains de notre groupe nous aidaient et avaient droit de s’amuser gratuitement. Les recettes étaient de plus en plus confortables. Nos soirées de concert commençaient à avoir une certaine notoriété.

Quelques temps plus tard, nous avons participé à un concours avec comme premier prix, l’enregistrement d’un 45 tours et le droit de jouer en avant programme du concert des Moody Blues dans « le Jaarbeurs » d’Utrecht, une grande salle avec un parterre de plus de cinq mille fans. Nous étions cinq groupes à avoir gagné ce privilège. Chacun avait droit à dix minutes de folie. La scène était immense. Les cinq ensembles avaient pré-installé leur matériel, la sono était fournie par les organisateurs, nous étions tous prêts à jouer. Notre tour venait en dernier. C’était le meilleur moment, puisque nous restions seuls sur la scène et après un courte pause technique de quelques minutes … Les Moody Blues !

Kathleen et moi avons eu droit au carré VIP, tout comme les autres managers des groupes qui se produisaient sur la scène. Les musiciens des Moody Blues vinrent nous féliciter, quoiqu’assez brièvement. Leur Producer Tony Clarke n’avait pas jugé utile de venir nous saluer. Après le concert, j’avais essayé de le voir dans leur loge, mais l’accès nous était refusé. J’ai quand même eu la chance de parler quelques instants à Justin, l’un des Moody’s pour obtenir une dédicace de l’ensemble des musiciens sur leur dernier 33 tours. Plus tard, ce disque disparut sans laisser de trace.

Mouz Mouz and the Apples s’était malheureusement autodétruit après quelques appels au service militaire du pays. Puis une histoire d’amour et des jalousies à cause des filles qui nous suivaient ont vite eu raison de nos beaux rêves.

Katleen, enceinte était retourné chez ses parents, sa grossesse procurait quelques difficultés. Après quelques mensonges de sa mère, que Katleen ne voulait plus me voir,  que notre enfant était mort né, le pont s'était automatiquement coupé.

J'ai commencé mes périples de voyages.


Bien 20 années plus tard j'ai su que Katleen avait mis au monde un superbe fils. Sa mère m'avait (encore une fois) menti.