Mes premières années d’école, c’était à Enchedé. L’école maternelle n’existait pas dans ces années, aussi je rentrais directement en première du primaire. L’équivalent du CP en France.
Le maître était venu nous voir au mois d’août, comme il faisait avec tous ses élèves. Il était jeune, à peine vingt-cinq ans. Grand sportif, il jouait au foot dans le club de la commune. Malgré son jeune âge, il était respecté par les parents et les élèves. Bâti comme un roc, presque deux mètres, adepte de culture physique il en imposait partout.
Il était le fils de l’un des copains de mon père. Son papa était un mécanicien auto doué, il acheta et revendait des véhicules d’occasion. C’est là où mon père intervenait. C’était le « chef » vendeur. Moi j’aimais bien, au moins une fois par semaine mon père venait avec une autre voiture.
Il emmenait sa petite famille pour faire un tour en campagne et en même temps il paradait devant le voisinage pour détecter un nouveau client. La plupart des autos datait d’avant-guerre.
Parfois décapotable, souvent à deux places devant et le coffre arrière qui s’ouvrait en abritant deux petites places à l‘air libre.
Dans ce cas, ma place était dans le coffre. Ma mère était moins contente des occupations professionnelles de mon père, parce que les sous ne rentraient pas régulièrement. Il y avait des semaines de réjouissances et d'autres limitées à des soupes maigres. Il faut dire que mon père n’avait pas le souci de l’argent. Ma mère était plus économe.
C’est à ce moment qu’elle prit le portemonnaie familial sous sa garde. Les soupes étaient devenues moins
maigres.
Après un passage dans une fabrique de pneus et l’emploi de portier dans un cabaret à Utrecht, mon père s’était lancé dans le commerce d’articles de décoration. Entre temps nous avions re-déménagé vers ma ville de naissance.

Ma jeunesse était comme beaucoup à l’époque. J’étais dans une école privée avec la bible. Mes parents ne fréquentaient pas l’église mais avaient opté pour cette école pour ses méthodes d’enseignement assez strictes. C’était à partir de la quatrième classe (CM1). L’école primaire avait en ces temps-là, six classes, de la première à la sixième. Le début du collège correspondait avec la septième classe d’une carrière scolaire. (cinquième du collège en France) Malgré les punitions de règle carrée en bois ou métal qui tombait énergiquement sur les pointes des doigts, j’aimais bien l’école. Il y avait une sorte de solidarité entre nous. Et en plus, le primaire et le collège étaient mixtes, ce qui était une exception pour l‘époque. J’aimais beaucoup les filles.

Pendant mes premières années d’école, je construisais des maisons de poupée pour mes copines pendant que mes copains recevaient des bisous. C’était d’une injustice flagrante.
Au collège, à partir de douze ans, je n‘étais plus dans la construction de maisons de poupée. Les copines n’étaient plus intéressées. D'ailleurs je réfusais qu'on m'appelle encore par mon petit nom de "Humpy" (petit bout) affectueusement donné par mes parents.
Et bien que je fusse un as dans le « tourner » la corde à sauter, je n’étais pas la vedette des filles de l’école. La vedette c’était plutôt Corey, fils d’un tenancier de cabaret plus ou moins lugubre et peut-être d’une maison close. Il était franchement beau, il avait de l’argent en billets et distribuait la monnaie autour de lui. Tous les matins, son père l’accompagnait à l’école avec sa grosse voiture américaine décapotable. Comment s’opposer à lui et ses moyens. C’était impossible. Nous autres, nous nous contentions des miettes et de son bien vouloir. Il était déjà un vrai maquereau. Pour embrasser une fille, il fallait mieux passer par lui. Même si la fille n’avait rien à voir avec lui, son aval valait un sauf-conduit pour ne pas se faire tabasser par quelques brutes de son équipe. Le directeur avait un faible certain pour Corey. Chaque année divers travaux ont été réalisés grâce à des dons de papa.

 
A la maison, ma mère faisait office de pension de famille. Mon père, connaissait pas mal d’artistes de music-hall, par le fait qu’il était portier d‘un cabaret.
Il leur proposait de venir loger chez nous pour un prix très sage. La cuisine de ma mère faisait merveille, et rapidement nous refusions du monde. Nous n’avions que trois chambres de libre à un ou deux lits. C’était assez sympa, sauf que je n’avais pas le droit de faire du bruit jusqu’à deux heures de l’après-midi. Nos pensionnaires travaillaient tard dans la nuit. Celle dont je me souviens le plus c’était Olga, une allemande qui avait suivi son amoureux hollandais à son retour du travail obligatoire durant la guerre. Elle avait gagné la nationalité hollandaise par mariage. Quelques mois après, son mari tomba amoureux d’une autre. Olga était obligée de travailler pour subvenir à ses besoins. La seule chose qu’elle savait faire, c’était pousser la chansonnette. Elle parlait admirablement bien notre langue, et quasiment sans accent. La télé n’existait pas encore dans les foyers. La famille se donnait dans ce temps de jouer, s’amuser ensemble. Le soir, j’avais le droit d’accompagner Olga avec mon accordéon pour ses répétitions et autres vocalises avant de faire son spectacle vers une heure le matin. Je n’étais pas un virtuose avec mon accordéon, mais je connaissais la plupart des chansons à la mode. Et si je ne connaissais pas, je jouais uniquement les basses pour donner le rythme. Mon père avait loué mon accordéon à clavier à mon prof de musique, un virtuose de l’accordéon.
Il avait inventé une méthode d’apprendre rapidement à jouer des airs connus. Le solfège ce serait pour plus tard.
Le cabaret fermait quelques temps après pour cause de conformité en matière de sécurité. Le pensionnat de ma mère était fini en même temps. Mon père perdit son boulot.
Moi, mon accordéon.