Chez nous, il y avait un esprit de famille. J’étais très entouré par mes tantes et mes oncles.
Régulièrement les uns et les autres se rendaient visite pour jouer aux cartes. Je me souviens des parties interminables de canasta ou de belote (klaverjassen).
Mon oncle Bram qui venait avec sa caisse de bouteilles de bière d’un demi-litre avec le même système de fermeture qu’un bocal de conserve.
Mes deux cousines préférées étaient Mina et Ansje, les enfants de la sœur de mon père. La même qui a fait connaître sa copine (ma mère) à son frère (mon père).

Ma tante élevait ses filles seule. Leur pères étaitaient déjà mariés et n’avaient pas l’intention de changer leur état.
Mon père était d’ailleurs le tuteur officiel avec leur mère. A dix-neuf ans, Mina était amoureuse d’un beau jeune homme, fils d’un diplomate Turc. Il était musulman, mais ne pratiquait pas beaucoup. Il avait trente et un ans dont douze années de plus que Mina.
Au bout de quelques mois, la date des fiançailles officielles a été fixée. Hakim souhaitait présenter Mina d’abord à sa famille en Turquie. Mon père les avait accompagnés à Schiphol près d’Amsterdam pour l’avion.
En premier temps, Mina fut accueillie comme une princesse. Les femmes de la famille, et elles étaient nombreuses, ne la perdaient pas de vue, pour qu’il ne lui manque rien. Mina communiquait en anglais. Les femmes dans la famille d’Hakim étaient instruites.
L’amoureux était souvent avec ses frères et cousins. Ils avaient à faire, disaient-ils.

Mina n’avait plus le droit de sortir sans être accompagnée d’Hakim ou de l’un de ses frères. D’ailleurs, les fiançailles ont été annulées et on passait directement au mariage. Aussi les préparatifs furent rapidement engagés. Mina n’était pas d’accord pour se marier aussi vite et encore moins loin de sa mère et de sa famille. Elle voulait rentrer à la maison.

C’est à partir de ce moment que Mina est devenue prisonnière de la famille d'Hakim. Au bout de deux semaines sans nouvelles, ma tante et mon père commençaient à se poser des questions. Des questions sans réponses. Téléphoner n’était pas facile, il fallait passer par une standardiste et demander la communication. Ce procédé pouvait durer plusieurs heures. Nous étions encore à des siècles lumière de notre portable d’aujourd’hui.

De toute façon, nous n’avions même pas un Numéro de téléphone à qui s'adresser.
La solution la plus rapide était de contacter le père d’Hakim à Amsterdam, de lui demander de joindre son fils pour obtenir des nouvelles de Mina et de nous fournir l’adresse exacte avec éventuellement ses coordonnées téléphoniques.
Le père d’Hakim avait beaucoup d’estime pour lui-même. En tant que diplomate et attaché culturel de son ambassade, fort de son immunité diplomatique, il s’était octroyé un comportement hautain et à la frontière du mépris.
- Je ne peux rien pour vous, mon fils est majeur et il prend ses décisions lui-même, en faisant signe de la main que l’entretien était déjà terminé.
Mon père faisait semblant de ne pas avoir vu et il répondit :
- Je vous signale que ma nièce n’est pas majeure et qu’elle est sujet du Royaume des Pays Bas. Il me semble que Mina est séquestrée et j’exige le retour immédiat de ma nièce.
Le père d’Hakim souriait et sortit de la pièce. Mon père était prié de quitter l’ambassade sur le champ. La personne qui accompagnait mon père à la porte avait de la peine pour lui. Aussi et contre toute attente, il glissait un bout de papier dans les mains de mon père avec l’adresse d’Hakim à Busa, environ quatre cents km d‘Istanbul. Il ne prononça pas un mot, ouvrit la porte et regardait mon père dans les yeux. Il avait tout dit. Riche de ce bout de papier, la famille fut réunie à la demande de mon père

. Il proposa de cotiser pour financer le voyage vers la Turquie et bien sûr le retour de Mina. Une semaine plus tard, mon père s’envolait vers l’inconnu avec la ferme intention de kidnapper sa propre nièce. Une fois sur place, il louait une voiture et prit la direction de Busa.

Rapidement il trouva la maison de la famille d’Hakim. Il décida de
surveiller les entrées et sorties des personnes. C’est à- dire qu’il avait temporairement élu domicile dans la voiture. Au bout de trois jours, plusieurs femmes sortirent de la maison. Malgré le voile sur les cheveux, mon père avait immédiatement reconnu sa nièce. Il les suivit à distance en voiture et au moment où les femmes voulurent traverser la rue, mon père accéléra pour s’arrêter à quelques mètres de Mina. Il insista sur le klaxon pour faire du bruit et faire peur aux femmes. Il sortit de l’auto et s’approcha de Mina, la prit par le bras et la traîna dans la voiture. Le moteur était toujours en marche. 
Il écrasa l’accélérateur  et avant que les autres femmes n’aient compris ce qui se passe, mon père et Mina étaient déjà loin.
Mon père décida à ne pas prendre l’avion de peur que la famille ne surveille les entrées de l’aéroport. La famille d’Akim était puissante et avait des relations dans tout le pays.
Il décida de se rendre à l’ambassade des Pays Bas à Ankara. Après vingt-quatre heures de route et de pistes sablonneuses, ils étaient arrivés.
A l’ambassade, mon père expliqua le cas de Mina et sollicitait de l’aide. Le lendemain, des agents de l’ambassade accompagnaient mon père et Mina vers l’aéroport sous protection diplomatique. Ils eurent accès à une entrée non ouverte au public. La voiture s’arrêta devant l’avion. Il suffisait d’embarquer et de s’envoler vers la Hollande avec une escale à Rome.
Mina était de retour. Nous n’avons plus jamais entendu parler d’Hakim et de sa famille.
Le père d’Akim a été rapidement rappelé dans son pays pour faire le point sur cette affaire. En clair, personne ne souhaitait de difficultés diplomatiques supplémentaires.
L’ambassade de Turquie avait même proposé lors de leur présentation d’excuses, d’offrir des vacances en Turquie à Mina et à sa famille.
Mina refusa fermement, elle n’en avait nullement envie.
J’étais fier de mon père. Pour moi, il était une sorte d’aventurier. J’avais de la matière à raconter à mes potes. Quoique à son retour, je me suis bêtement demandé si ça n’avait pas été ma cousine mais moi qui fus en difficulté, ce qu’aurait fait mon père dans ce cas.

L’histoire du marché d’Amersfoort et les vingt km à pied pour des prunes me restait encore un peu au travers de la gorge.
Aujourd’hui, je ne me pose plus cette question. J’ai trouvé la réponse.