Grand Tante Cornelia


C'était, je crois, en mille neuf cent cinquante et un ou cinquante deux, six ou sept ans après la guerre.
J'avais neuf ou dix ans. En tout cas c'était avant les inondations à Zeeland dans le sud de la Hollande côté mer.
C'est l'histoire de ma grand tante Cornelia. À quasi chaque après-midi, quatre heures sonnées par les cloches de l'église de son village, tante Cornelia poussait la porte de l'unique café de son patelin.
Avec un effort haletant elle glissait son corps impressionant sur le tabouret au coin du bar.
C'était sa place. Jan le cafetier veillait à libérer le tabouret avant quatre heures, l'heure de tante Cornelia .  
- Un spécial ? demanda Jan.
- Je te l'offre, c'est pour la maison !
Il pouvait, parce que le bistro était à ma grand-mère, la sœur de tante Cornelia.
Ma grand-mère, ma mémé, m'avait offert un vélo quelque peu avant pour mon anniversaire. Je faisais le pitre devant le bistro en chantant toutes les chansons que je connaissais.
J’espérais, malgré l'interdiction de mémé et de mes parents, que quelqu’un allait sortir pour m'inviter à l'intérieur.
C'était aussi la bonne excuse. Il faut rester poli m'avait dit mémé. Il ne faut pas décevoir les gens.
Après une bonne demi-heure le succès espéré n'était pas atteint. Je posais le vélo contre le mur, et j'ai plaqué mon nez contre la fenêtre du café. J'ai vu ma tante lever son bras et me faire signe de venir.
J'hésitais, ne sachant pas quoi faire. Je regardais la porte. J'y vais ou j'y vais pas ? La porte s'ouvrit et ma tante était là :
- Viens mon chanteur préféré, je te paye un chocolat chaud.
J'aimais le chocolat chaud, surtout à la maison, préparé par ma mère. J'ai bu le chocolat chaud les yeux fermés. C'était un chocolat à l'eau pour faire des économies, puisque ma tante ne payait jamais. C'était dégueulasse.
Je me déstressais peu à peu et je commençais à raconter ma vie. Je chantais aussi. Tout le monde était pendu à mes lèvres. C'était une drôle de sensation. J'étais la vedette ! Qui l'aurait cru ?
- Tu sais mon petit, me disait la tante, il y a quelques années j'avais aussi un petit comme toi .... J'ai bu la dernière goutte de mon chocolat qui a pris du goût,  j'étais bien !
Ma tante se leva et m'avait hissé de mon tabouret pour me poser à terre. Les manches de sa blouse avaient légèrement remonté. Il y avait des chiffres inscrits sur son bras. Je ne pouvais pas m’empêcher de lui demander pourquoi il y avait ces chiffres sur son bras.
- C'est mon numéro de téléphone, mon chou. Comme ça, je peux m'appeler moi-même quand je m'ennuie.

J'ai quitté le bistro et ma tante. En remontant sur mon vélo, j'ai songé que c'était un drôle d'endroit pour un numéro de téléphone ....