Mon ami Philippe était premier secrétaire d'une section du Parti C. Son bénévolat pour le parti a était poussé à l’extrême. Certes, il ne croyait pas trop en Staline, qu’il voyait plus comme une sorte de dictateur tâché de sang et de crimes contre l’humanité en opposition de certains camarades de vieille souche.
Philippe était très attaché aux principes fondamentaux de la justice humaine. Les gens payés au lance-pelle, l’arrogance de certains patrons lui étaient insupportables. Nous nous sommes rencontrés par hasard. Je ne me rappelle pas exactement comment. Un jour, il me proposa de venir avec lui défendre Thérèse, une maman avec cinq enfants dont l’aîné avait à peine douze ans. Le mari s’était sauvé quelques mois auparavant avec une jeunette bien chaude. Ça lui était monté à la tête. La jeunette ayant des goûts à la hauteur de ses prestations, le mari ne pouvait ou ne voulait plus mettre la main à la poche pour y tirer son portefeuille et aider Thérèse et ses enfants.
C’était un mauvais coup pour son elle. Déjà dans la vie commune, il y avait des loyers et autres factures en retard, incapable de rattraper ce retard, pis, incapable de payer le loyer de sa maison chaque mois.
Le propriétaire voyait ça avec un mauvais œil et les menaçait d’expulsion. Après les recommandés d’usage, les mises en demeure, l’huissier de justice s’apprêtait à venir ce matin-là pour procéder à l’expulsion forcée. Philippe était au courant des intentions de l’huissier, puisque sa belle-sœur travaillait comme dactylo dans le cabinet de l’homme de loi. Nous étions environ quarante camarades pour bloquer la porte et empêcher l’huissier de faire son travail de bourreau. Nous étions tous assis à terre, main dans la main avec un panneau « vous ne passerez
pas ici«.
Philippe, porte-parole de notre groupe de manifestants, négocia avec les autorités. Menaces de la force d’ordre, les flics étaient là aussi, mais rien ne pouvait nous faire partir. La presse locale fut également prévenue. Ce genre d’événement, c’était du pain béni. Chaque fois que l’huissier nous ordonnait de partir, chaque fois Philippe répondait, chaque fois nous chantions la Marseillaise, le micro était ouvert. Même la radio pirate locale était présente.
L’action de l’huissier a été annulée par des instances plus haut placées, peut-être le sous-préfet mais je ne suis pas certain. En tout cas, au bout de plus de trois heures nous avions réussi. La famille restait sur place, mieux encore, les services sociaux avaient enfin promis d’étudier le dossier, et de voir ce qu’on pouvait faire. Le lendemain, avec un petit café au bistrot du coin, on en parlait encore. Je trouvais tout cela super bien.
Philippe avait senti que j’étais chaud pour le rejoindre et prendre ma carte au Parti C … Il m’avait introduit dans ma future cellule (oui, oui, ça s’appelle comme ça) et me présentait aux camarades.
Tout de suite, je me suis emmerdé avec des discussions dans le vide. Philippe ne faisait pas partie de cette cellule et n’était donc pas présent lors de notre réunion hebdomadaire chez l’un ou chez l’autre. Je lui avais fait part de mon ennui, il me sourit : - il y a des camarades qui sont là depuis la résistance. Ils savent à peine que Staline est mort depuis pas mal de temps. Il ne faut pas leur en vouloir. Ce sont de bons camarades, parce que quand on besoin de monde, ils sont tous présents.
Philippe travaillait indirectement pour le parti. Il était vendeur à domicile pour les éditions S. du parti, proposant des ouvrages aux camarades. Il disposait du fichier des « encartés » et d’un certain nombre non négligeable de sympathisants.
Prendre un rendez-vous était dans ces conditions facile. Vendre aussi. D’autant plus qu’il ne vendait pas directement des livres mais des mensualités pour les obtenir. Il me proposa de me présenter son chef de vente à Paris. Il y avait un secteur libre dans l’Aisne autour de Saint Quentin. J’étais très intéressé, je connaissais le revenu de Philippe, nettement supérieur au mien.

À Paris, et après une longue conversation avec son responsable de ventes, j’étais engagé. On me proposa un salaire doté de commissions payables dès sept jours après signature du contrat avec le client. J’étais obligé de déménager encore une fois, mais cette fois-ci pas de soucis, tout a été pris en charge par les camarades. Pour me loger, on m’avait trouvé un appartement assez confortable dans un quartier sympa dans les alentours de Saint Quentin. Mieux encore, mon nouveau patron me faisait établir un chèque de quatre mille francs pour me donner le temps de m’installer et de prendre mes marques. Visites de convivialité comprises, à mon nouveau secrétaire de fédération, de section et de cellule. A la fédération, on m’avait fourni une liste des camarades avec les annexes (sympathisants connus) et mieux encore, une belle liste de socialistes, programme commun oblige. Je décidais de me mettre au boulot assez rapidement.
Nana, ma chienne, m’accompagnait en voiture. Je n’ai jamais eu un travail si facile, c’est la stricte vérité. Je commençais à cinq heures de l’après-midi et je rentrais vers onze heures du soir au plus tard. Pratiquement tous les soirs, j’ai été invité à partager le couvert chez mes prospects. Sur dix visites, pas moins de six ventes étaient réalisées. La plupart du temps, j’ai vendu des collections allant de six cents à trois mille francs et j’empochais net vingt pour cent de commissions. Une soirée bien remplie m’apportait pas moins de sept cents francs. Bien sûr les frais de déplacement étaient à ma charge.
L’ouvrier gagnait moins de deux mille francs s’il était spécialisé. Moi, sur le mois avec vingt heures par semaine, je gagnais environ douze mille francs par mois.
 A la cellule, il y avait de la jalousie, un camarade qui connaissait le système l’avait expliqué lors d’une réunion. Le secrétaire de cellule regardait avec envie ma Mercédès d’occasion. Il avait oublié que sa voiture neuve coûtait trois fois plus cher à l’achat que ma Mercédes d'occasion.  Je lui avais dit, mieux, je lui avais expliqué qu’un moteur diesel se cassait rarement dans ces marques, il suffisait de l’entretenir avec soin. Deux jours après, il avait vendu sa Peugeot et avait garé sa Mercédès devant sa porte.

Une Mercédès plus récente, plus belle et surtout plus chère. Sa compagne était venue m’engueuler en public. Elle estimait que c’était de ma faute, parce que j’avais faire naître un sentiment de jalousie chez son homme. Il lui a fallu prendre un crédit plus élevé et la vie était déjà assez difficile comme ça.
Rapidement, je commençais à bouder les réunions de camarades. J’avais autre chose à faire. Je préférais me balader en ville pour aller draguer une fille. J’étais en froid avec Virginie, qui avait quitté la maison avec ses enfants.

Célibataire c’est bien, mais pas toutes les nuits. A mon boulot, malgré mon chiffre d’affaires soutenu, un malaise s’était installé. Une fois par mois, il y avait une réunion des délégués au siège du Livre club du parti.
On avait droit aux discours de quelques camarades députés, et même une fois une poignée de main de Georges M. Certains ne se lavèrent plus les mains pendant des jours… Notre patron étant indirectement le parti C., nous étions syndiqués presque d’office. Aussi, on m’avait proposé de devenir membre du syndicat proche du Parti.
Je suis assez contestataire et avait pas mal de reproches à faire quant à l’ingérence dans ma vie privée. J’estimais qu’on se mêlait de trop. J’annonçais mon intention de m’inscrire à la F.O. juste pour les enm…er.
A partir de ce moment, j’ai été mis à l’écart. Je n’avais plus droit à la poignée de main de certaines stars du Parti. Mieux encore, on m’avait fait comprendre que si je ne venais pas, c’était aussi bien. J’étais considéré comme un rebelle, je n’étais pas suffisamment endoctriné et de ce fait pas discipliné. La preuve était que j’avais adhéré à une association en création baptisée « Mieux vivre ».
Le but étant d’œuvrer pour que la culture soit plus mise en avant, que les approches d’amitié et de respect entre les différents quartiers et communautés soient favorisées dans notre commune. Mon engagement au sein de cette association était considéré comme une trahison. Comment j’avais osé, m’inscrire, devenir membre actif de cette association sans informer et obtenir l’autorisation de mes camarades responsables. D’ailleurs, on m’avait fait comprendre que le parti aurait peut-être pu envoyer quelqu’un plus apte à le représenter. J’ai eu beau dire que j’étais candidat et élu dans le conseil d’administration à titre personnel, rien n’y changea. Quand on était membre du parti C., les initiatives de ce genre étaient uniquement issues de décisions collectives endoctrinés par les « chefs ». J’étais convoqué à la direction de la cellule devant mes camarades en présence d’un membre du bureau de la fédération départementale.
Le camarade fédéré m’afficha un blâme sévère et une mise en garde pour mon comportement anti-collectif. Un rapport serait établi pour en informer la direction de mon travail. C’en était trop. J’ai expliqué avec des mots clairs qu’ils pouvaient se faire voir chez les Grecs ou ailleurs et que je n’avais rien à faire de leur blâme.
De toute façon, je ralentissais déjà mon rythme de travail puisque à cette vitesse, même réduite, bientôt le fichier aurait été épuisé. En plus, je commençais à avoir certains remords à prendre de l’argent chez des gens simples avec peu de moyens, mais néanmoins très généreux, pour des livres qu’ils ne liraient probablement jamais.

Le divorce avec Virginie fut rapide, nous n’avions pas d’enfants en commun, et les torts ont été partagés. Lors de la séance de réconciliation, Virginie m’avait plus au moins fait savoir qu’un retour en arrière pourrait être possible. Je n’ai pas voulu donner suite. Je n’ai plus eu de nouvelles d’elle, d’ailleurs je ne cherche plus à en avoir.