Dans notre existence, il y a toujours un événement qui fait date dans l’histoire d’un homme. Cet événement pour moi est venu frapper à ma porte le dix-neuf novembre 1978. J'avais 36 ans depuis un peu p^lus de 2 mois.
Tout commença quelques semaines avant cette date, une envie pressante de Nana, ma chienne nous avaient fait sortir tardivement pour lui permettre de faire pipi. Histoire aussi pour Nana de re-relever les odeurs de sa tournée habituelle.
J’habitais au deuxième étage dans un immeuble de trois. En bas de l’escalier, ils étaient là : Suzanne, Michel et leur bébé Bruce. Je ne les avais jamais vus avant.
- Bonsoir, faisais-je. La jeune femme me regardait en pleurs et murmurait :
- Bonsoir m’sieur.
Nana était déjà à la porte de l’immeuble, je l’ai suivie mais curieux, j’ai raccourci le trajet une fois que Nana avait fait ses besoins. Le couple et le bébé étaient toujours là. Assis sur l’escalier, une panoplie de bagages autour d’eux.
- Qu’est-ce qui vous arrive ?
- Rien, ça va y aller, me répondit le jeune homme.
- Ça n’a pas l’air.
- Il nous a foutu dehors.
La femme pointa son doigt vers la porte d’un appartement au rez-de-chaussée.
- Foutu dehors ?
- Oui, avec tous nos bagages et le bébé.
Je réfléchissais vite. Humainement, on ne pouvait pas laisser des gens dehors, en plus si c’est quasiment devant sa porte… En tout cas, il fallait même les enjamber pour passer !
- Bien, venez avec moi, j’habite au deuxième, vous dormirez chez moi et demain, on y verra plus clair. Ils acceptèrent sans dire un mot. Le lendemain, Suzanne me réveilla avec gentillesse. J’avais installé mon quartier de nuit sur le canapé, pour que le couple puisse prendre mon lit capable d’héberger deux personnes.
- Le petit déjeuner est prêt, me dit-elle. - Ne parle pas trop fort, le bébé dort encore et Michel aussi.
Je lui demandais de me raconter ce qui se passait.
- On est de Brive, m’expliquait-elle, - Michel travaille avec les chevaux, et il a perdu son boulot. Je viens de terminer mes études, je suis éducatrice pour enfants en difficulté. Je peux facilement trouver du boulot partout. Le frère de Michel habite ici au rez-de-chaussée, il nous a proposé de venir. Il prétend qu’il y a plus de chance dans cette région pour trouver du travail pour son frère. On s’est pris le bec. Et il nous a mis à la porte.

Je lui proposai de rester un peu avec son mari et son bébé. Le temps de se retourner. C’était un peu mon b.a. à moi. C’était assez sympa, bien que Michel ne se foulait pas les pieds pour chercher du boulot.
L’appartement était propre, les repas servis et il y avait une atmosphère de famille. Même le bébé était sympa. Il dormait la nuit au lieu de pleurer. Il souriait tout le temps surtout quand il voyait le sein de sa mère ! C’était beau, et j’aimais voir ça. Un bébé avec sa mère, l’intense bonheur sur le visage…

Deux semaines environ se sont écoulées, Suzanne m’avait demandé si je ne voyais pas d’inconvénient à recevoir un couple d’amis qu’ils avaient retrouvé.
Je lui avais dit que cela était une excellente idée. Un peu de monde autour de la table, ce serait sympa.
Doris et son copain sont venus vers sept heures et demie le soir. Suzanne leur avait ouvert la porte. Visiblement, ils n’étaient pas deux mais trois à entrer dans l’appart.
Et là, le miracle se produisit, je n’écoutais plus. Les autres, les voix, s’estompèrent dans le vide. Elle était là, devant moi. J’étais le plus chanceux des hommes. En deux secondes, j’étais tombé amoureux comme un dingue. Le coup de foudre magistral. J’avais devant moi des fleurs, des bonbons, la lumière céleste et moi... j’étais là devant elle ! Elle me regardait, me souriait, me comblait, je n’avais même pas remarqué qu’elle me parlât aussi. Suzanne me poussait dans le dos :
- Alors que fais-tu ? Tu rêves ?
J’atterris. Je faisais timidement un vague bonsoir, et je m’écartais pour faire entrer les invités. L’amour de ma vie est la sœur de Doris.
Elle s’était invitée au dernier moment à venir avec eux. Quel bonheur, le hasard de la vie ! Nous nous installâmes autour de la table. Mary-Tine se plaçait naturellement en face de moi, à l’autre tête de la table. A partir de ce moment, plus rien n’était comme avant. Ce n’était plus Suzanne et Michel qui invitaient, mais nous, elle et moi, moi et elle… Immédiatement, elle avait tout pris en main, elle agissait comme si elle était chez elle. Moi, je regardais le miracle.
Quand il y avait débat amicale sur un sujet de conversation pour refaire le monde, ce qui était à la mode, elle et moi étions sur la même longueur d’ondes. D’ailleurs, elle et moi, nous nous parlâmes peu. Nos regards suffisaient. Visiblement, nous étions en dehors du contexte et au bout d’une heure, j’ai prétexté le manque de clopes, et l’intention de sortir pour en trouver. Personne ne fumait ma marque préférée. Et encore le miracle, ce que je n’osais pas demander, elle allait me l’offrir sur un plateau, elle se levait aussi et avec un :
- à tout à l’heure, me suivait sans autre commentaire ou mot. C’était naturel et pas autrement. A ce moment, je le savais. Je ne la quitterai plus jamais. Dans la voiture, nous avons parlé. Comme ça, de choses et d’autres. Elle sourit quand je sortis mon paquet de cigarettes de la poche.
- Je savais que c’était un prétexte, me dit-elle.
- Tu n’avais pas besoin de sortir pour chercher des cigarettes. J’avouais mon petit mensonge.
- J’avais envie d’être avec toi sans les autres autour, je voudrais que tu ne partes pas ce soir, je voudrais que tu restes. Tu n’as pas besoin de coucher avec moi. C’est juste pour dormir… Mary-Tine me regardait l’œil malicieux.
- On verra...

Le lendemain, nous étions malades, malades à la pensée de nous quitter. Mon ami François que j’avais appelé au secours était un grand sentimental. Il adorait les romans d’amour et d’eau fraîche. Il était aussi mon médecin généraliste. Il arrêta Mary-Tine pour dix jours, question préventive.
Cinq jours après Mary-Tine était réellement tombée malade. Mon toubib lui ajouta encore quelques jours, histoire de se bien faire soigner. Très vite, il n’y avait plus de place pour d’autres personnes dans notre environnement.
La présence de Suzanne & Co, pourtant très aimable et gentille, nous pesait de jour en jour. Il n’était pas question de les mettre à la porte comme le frère. MaryTine me proposa de venir habiter avec elle. Elle occupait un logement de fonction dans les environs de Noyon à quelques trente km de chez moi. Au bout de deux semaines, j’avais pris mes affaires et en en laissant d’autres à Suzanne et Michel. Puis je les présentantais du proprio, ou mieux le responsable des HLM municipales. Il accepta de transférer le contrat de location à Suzanne.

Notre vie commune était et l’est encore aujourd’hui une chanson d’amour sans fin. Le désir de l’autre se gravait sans paroles, il y avait une sorte d’osmose entre nous, indéfectible, grandiose. Je l’aimais, je l’aime et je l’aimerai jusqu’au bout des temps.