De mon temps de bébé, il ne me reste comme souvenir qu’une photographie où on m’exposait sur un petit matelas. Je devais avoir environ 6 ou 7 mois.
Mes parents m’appelaient « Humpy ». C’est du patois hollandais qui veut dire «petit bout » ou « petit bonhomme ». L’autre souvenir est partiel. C’est une de mes tantes, sœur de mon père, qui m’a raconté l’histoire. C’était pendant l’hiver 44-45, j'avais presque 2 ans et demie,  il faisait froid et les gens avaient faim. Nous aussi. Ma mère ne travaillait plus au buffet de la gare suite aux bombardements, et nous venions de déménager. Dans notre ancienne maison, partiellement détruite, les trois-quarts des conserves en bocaux sur les étagères de la cuisine étaient tombés à terre, et cassés. Les allemands en colère par leurs défaites en France liberée et ailleurs étaient toujours en Hollande et exerçaient d’avantage de terreur.
Les paysans qui avaient encore de quoi manger étaient forcés de nourrir les soldats au détriment d’eux-mêmes et des autres hollandais. Ou bien il y avait des gens qui gardaient la nourriture pour eux ou faisaient du commerce à des prix et exigences exorbitantes. Mon père connaissait un cuisinier qui travaillait contre son gré dans la cuisine des soldats allemands. Il était chef dans un grand restaurant avant la guerre et son talent était reconnu. La kommandantur avait mis le grappin dessus, soit il partait en Allemagne comme travailleur volontaire, soit il restait avec sa famille et il exerçait dans la cuisine des officiers allemand.
Il nous filait de quoi manger, comme à d’autres amis et familles mais c’était restreint pour ne pas se faire remarquer. Jusqu’au jour, lors d’un arrivage de cochons confisqués et prêts à être tués et découpés, où le comptage des bêtes était fait par un soldat visiblement troublé par l’alcool, il avait compté un cochon en moins. Le cuistot se trouvait donc avec un cochon de trop en rapport de l’inventaire des allemands.

Il fallait agir rapidement. Vite, il envoya un message à mon père en lui demandant de venir entre six et sept heures le soir. Les allemands étaient à cette heure à table et la cuisine quasi sans surveillance.
Il tua le cochon et le mit dans un sac en jute assez grand pour contenir le cochon qui pesait quand même quelques quatre-vingt kilos. Mon père hissait le sac sur son dos et partait en courant aussi vite qu‘il pouvait. Nous habitions à peu près à quatre cents mètres.
Immédiatement, il transporta la bête au grenier pour faire la découpe sans se faire remarquer. C’est à ce moment que je suis monté aussi pour voir ce que mon père faisait. J’avais deux ans et demi. J’ai vu mon père avec du sang sur lui, une bassine avec un  liquide rouge, et une hache dans ses mains prêt à l’abattre sur le cochon. Il n’avait pas le matériel adéquat.
Quand j’ai vu ça, j’ai fait demi-tour et arrivé dans la cuisine, j’ai hurlé dans un langage heureusement peu compréhensible en dehors de ma mère, que là-haut il y avait un cochon mort. Et que papa avait tué. Ce qui fait en Neerlandais dans la bouche d'un garçon de 2 ans :
-Mam, Mam, boven vakkie tot ! Papa vakkie tot !!
Ma mère souriait gênée, me prenait dans ses bras et me disait avec une voix claire que tout le monde doit mourir un jour. Dans la cuisine, il y avait la voisine qui venait tous les jours pour voir ce que nous buvions, du vrai café ou des céréales torréfiées dans la poêle.
Son mari était un véritable volontaire en Allemagne. Elle avait peur, et elle était trop faible et dangereuse pour être complice.
Ma mère lui expliqua que notre chien n’était pas bien et allait peutêtre mourir. Il avait faim aussi. Notre voisine aimait beaucoup les chiens. Elle nous quitta en nous gratifiant d’un sourire.
Le cochon, à défaut de réfrigérateur, était découpé, cuit et mis en bocaux. Pendant plusieurs semaines, la famille et les amis vinrent manger à la maison.