Avec Dolf


Depuis l’âge de dix ans j’avais conclu un pacte d’amitié sacrée avec Dolf. Il a un an de moins que moi.

Dolf n’avait pas de copains sauf peut-être à son école. Les parents de ses copains d’école et au-delà, ne souhaitaient pas que leurs enfants fréquentent un enfant de la honte.
Bien sûr le pauvre Dolf n’y était pour rien, mais sa mère n’était évidemment pas fréquentable.
Tant que les enfants se voyaient à l’école, il n’y avait pas de problème. Les parents n’avaient pas accès à la cour de récréation.

La guerre était finie depuis seulement 7 ans quant j’ai lié amitié avec lui. Pour beaucoup, les événements étaient encore trop frais dans la mémoire. Je ne comprenais rien à ces choses. Ma mère m’expliquait que le père de Dolf, était un soldat Allemand.
Sa mère s’était même mariée avec lui. C’est pour ça que Dolf (Adolf) porte le nom et prénom à intonation allemande de son père. J’estimais que les adultes sur ce point-là étaient stupides.
Dolf n’avait rien à voir avec cette histoire, et puis sa mère était bien gentille.
La guerre était finie, il n’y avait pas besoin d’en ajouter.
Dolf m’avait expliqué plus tard que son père a été tué en Russie. Sa mère s’était remariée avec un Hollandais après la guerre. C’était son nouveau père, son beau-père.
Il n’avait pas inventé le fil à couper le beurre, mais il était gentil quand il ne buvait pas.
Avec Dolf on fréquentait une sorte de snack-bar, dont le proprio était également vendeur de lait frais des vaches de son frère, de divers fromages et du beurre qu’il fabriquait lui-même en concert avec sa femme et sa fille aînée.
Elle avait notre âge mais au demeurant peu fréquentable parce que stupide et trop fière. Il était un virtuose à confectionner des loumpias (une sorte de nem géant), des fricadelles, des boulettes de riz frites, des saucisses et autres snacks de ce genre. Il n’y avait pas encore des quarts de poulets, mais cela était en prévision. Sa famille n’avait pas de poulets de chair. Seulement des poules à pondre.

Il vendait des œufs durs. Beaucoup d’œufs durs. En effet, il inventa le championnat de mangeur d’œufs durs. Celui qui gagnait le titre devait engloutir le plus grand nombre d’œufs en 15 minutes….
Les œufs étaient payants, les boissons gratuites pendant l'engloutissement. Le nombre de participants a été fixé à six. Il y avait un tirage au sort des volontaires à subir une crise de foie quasi certaine. J’avais dix-sept ans et j’étais volontaire. Le sort m’avait désigné dans l’équipe de six futurs champions probables. Le gagnant se voit annuler l’ardoise des œufs mangés, montant partagé entre les cinq perdants, avec ce système le patron ne perdait rien !
Au bout de sept minutes, j’étais en tête avec une légère avance de un œuf. Mon ami Dolf était également de la fête. Il affichait courageusement la deuxième position. J’avais la gorge sèche et gonflée, au moins l’impression de tout cela. Un verre de lait frais aidait à mieux engloutir. A dix minutes, Dolf était en tête avec un demi œuf… Il cala au bout de onze minutes et galopa aux toilettes pour régler le trop plein. Les autres avaient déjà jeté l’éponge : je restais seul en compétition. J’étais déclaré champion au bout de douze minutes avec trente et un œufs dans le ventre arrosés de trois verres de lait et malade à crever.
On m’avait dit qu’il ne faut pas boire de la bière ou du soda parce que ça fermente. Une heure après, j’étais aux toilettes pour soulager mes intestins.
Même moi, je me sentais mal avec l’odeur que je dégageais.
Je n’ai plus mangé d’œufs durs pendant des mois et des mois