Maurits est un retraité avec très peu d'argent. Veuf depuis quelques années, il vivait seul dans une petite maison de location dans un quartier minier.
Mines qui sont d'ailleurs fermées depuis belle lurette. Maurits n'avait pas d'enfants. Il s'était contenté d'élever les enfants de sa femme conçus dans une première union.
Depuis le décès de sa femme, les enfants cessèrent peu à peu de venir voir Maurits. Les jours de Maurits se copient sur les autres jours. Rien d’exceptionnel. La monotonie totale.
Comme chaque jour, Maurits cuisait son repas quotidien, un peu de légumes de son jardin et un petit bout de viande. Surtout la viande hâchée, à cause de ses dents. Un jour de beau temps il avait décidé de manger dehors, devant sa maison, assis sur le banc avec son assiette sur les genoux.
Parfois la solitude pesait beaucoup à ces moments de repas. Il n'y avait personne à qui causer.

Un jour, un chien, visiblement très maigre, s'était assis devant lui, et regardait avec envie Maurits prendre son repas. Il battait péniblement sa queue pour lui dire qu'il avait faim...
Maurits le regarda, et décida de chercher une assiette pour partager son repas en deux. Le chien mangea voluptueusement en remuant encore d’avantage la queue, après avoir léché l'assiette jusqu'à plus rien.
Il se coucha au pied de Maurits et le regarda comme pour lui dire
- Merci
Maurits lui caressa la tête et lui dit :
- Alors mon brave chien, Je me demande si tu as un nom, mais tant pis, je vais te donner un nom. Je vais t'appeler Astuce.  Je trouve que cela te va bien.
Ainsi c'était plus facile de raconter des choses et d'autres, Maurits avait trouvé à qui parler. Astuce revenait ainsi chaque soir pour partager le repas, et très souvent Maurits lui laissa la totalité de son steak hâché. C'est qu'un chien aime bien la viande !
Jusqu'à cette soirée, le chien ne vint pas, ni la soirée d'après. Maurits était triste et se demandait pourquoi ? Est-ce qu'Astuce eut un malheur ? Le troisième jour, dans l'après-midi, un homme toqua à sa porte.
- Bonjour, dit il, je vous demande de venir avec moi, je vous invite à manger dans un grand restaurant. - Un restaurant ? Pourquoi, je ne vous connais pas, je ne joue pas à des loteries et autres jeux de hasard. Alors je me demande avec quoi j'aurais gagné un repas dans un restaurant.
L'homme souriait :
- Vous n'avez pas partagé vos repas du soir avec un invité pendant des semaines ?
- Non, je ne me souviens pas, d'ailleurs cela m'étonnerait, parce que personne ne vient me voir.
- Alors, vous n'avez jamais partagé votre repas du soir ?
- Si, mais c'était avec un chien.
- Alors, regardez-moi bien dans les yeux, je suis ce chien !
- Ce n'est pas gentil de se moquer de moi, vous êtes un humain et pas un chien.
- Regardez-moi bien encore une fois. Je m'appelle Astuce. C'est le nom que vous m'avez donné. Je suis votre ange gardien...
- Mon ange gardien ? Ça existe vraiment ?
- Oui, ça existe, et je vais vous le prouver, venez avec moi, nous allons manger ensemble et je vous transforme en homme très riche.
- Riche ?
- Oui, très riche. Vous n'avez plus aucun soucis à vous faire jusqu'à la fin de vos jours.
Maurits se frottait les jeux, pour se réveiller. Peine perdue, il était bien réveillé, il ne dormait pas, il ne rêvait pas.
- Je veux bien aller avec vous au restaurant, mais la richesse, j'en veux pas. Je suis content de mon sort. Astuce souriait, et prit Maurits par l'épaule. La table du restaurant gastronomique était réservée au nom de Maurits, tout près d'une fenêtre avec vue imprenable sur le parc floral de la ville.
- Tu vois, Maurits, quand tu seras riche, tu peux voir ça tous les jours depuis ta nouvelle maison. T'auras des gens qui travaillent pour toi, pour ton bien être, tu n'as plus besoin de faire la cuisine et la vaisselle toi-même. Même le jardin sera entretenu. Tu auras tout le temps pour contempler la beauté autour de toi..!

Le repas était succulent. La grande classe. De l'art culinaire ! Maurits était enfin séduit par tant de délicatesse. En plus, les paroles d' Astuce lui caressaient le cœur et les raisons.
Ce n'était peut-être pas une tare d'être riche. Aussi, bien que du bout des lèvres, il accepta la proposition d'Astuce. Ce dernier appela un taxi, lui donna l'adresse et invita Maurits à prendre place.
- Ma mission se termine ici, expliqua-t-il
- Le taxi va t'amener dans ta nouvelle demeure. Tu trouveras sur la table de salon une enveloppe avec les coordonnées de ton nouveau compte bancaire, un carnet de chèques et une master gold card.
Tu peux dépenser ce que tu veux, mais tu ne dois jamais dépasser la somme inscrite sur la chemise du dossier de banque.
Astuce lui serra la main, l'embrassa et partit dans la nuit. Peu après, Maurits arriva dans sa nouvelle maison. Une splendide villa toute de plein pied, meublée avec goût.
La maison était placée comme une enclave dans un somptueux parc floral éclairé astucieusement de bornes électriques, ce qui donnait une atmosphère féérique à l'ensemble. Maurits pouvait à peine en croire ses yeux. C'était presque irréel. Il se pinça plusieurs fois pour savoir s'il rêvait ou pas ..

C'était ainsi que Maurits commença sa nouvelle vie. Il mangea à sa faim, la dame qui faisait la cuisine était un cordon bleu, le jardinier le roi de potager, et la bonne la reine du ménage.
Plusieurs semaines passèrent ainsi, Maurits connaissait tous les recoins de sa propriété. À plusieurs reprises, il essaya d'engager  la conversation avec son personnel, mais tous lui faisaient comprendre que se familiariser avec le patron n'était pas dans leurs attributions.
- À chacun sa place. disaient-ils.
Maurits commença à regretter ses soirées dans sa petite maison dans le quartier de la mine. Ses conversations avec Astuce le chien, le plaisir de faire sa cuisine lui-même...
La nostalgie s'installa rapidement, Maurits mangeait peu, se sentait malade, vieux et épuisé. Il n'y avait plus ce bonheur qui lui serve de médicament. La source de la force de la vie s'épuisait à vue d’œil. Maurits tomba malade. On le transporta à l’hôpital où il mourut peu de temps après.
Peut-être refuser sa richesse gratuite aurait pu changer le cours de sa vie. On ne saura jamais.

Mieux, il faut être pauvre avec effort, que riche sans effort. La solitude en serait d'avantage insupportable. Personne n'a pu remplacer un sourire sincère et une queue de chien qui bat le vent ! À son enterrement, les enfants étaient tous là. Ils étaient renseignés de la richesse de Maurits. Ils
attendaient avec impatience et excitation le partage.
Aujourd'hui, rien n'est partagé encore. La jalousie avait pris sa place dans la fratrie.

Et chaque jour, un chien vient voir la tombe de Maurits, se couche et remue sa queue. Si on regarde bien, il se peut que ce soit Astuce …